« Il est très improbable que l’Homo sapiens ait atteint la Chine avant 50 000 ans. » Alors qu’en 2015, des chercheurs pensaient avoir identifié grâce à des dents découvertes dans une grotte chinoise, des preuves de la présence de l’homme moderne dans l’Empire du milieu avant 50 000 ans, une nouvelle étude vient tout remettre en question. D’après les travaux parus lundi 8 février dans la revue PNAS, « la première apparition des Homo sapiens en Chine méridionale devrait probablement se situer dans la période fixée par les données moléculaires d’environ 50 à 45 000 ans ».

En 2015, une équipe menée par Maria Martinón-Torres, directrice du Centre national de recherche sur l’évolution humaine en Espagne, a découvert 47 dents dans une grotte du sud de la Chine nommée Fuyan. Après analyse, les chercheurs en étaient arrivés à la conclusion que ces dents étaient vieilles de 80 000 à 120 000 ans. Ces recherches étaient alors « la preuve la plus solide à ce jour que l’homme moderne avait d’abord migré d’Afrique en Asie il y a 80 000 à 120 000 ans ».

Elles suggéraient qu’Homo sapiens était en Chine au moins 20 000 ans avant que les premiers humains modernes aient quitté l’Afrique et se soient répandus dans le monde entier. Elle présageaient aussi qu’un autre groupe d’humains primitifs aurait pu évoluer séparément en Asie. Mais il y a six ans, les chercheurs avaient mesuré la désintégration radioactive de l’uranium dans les dépôts des grottes, et non l’ADN des dents pour en arriver à ces conclusions.

Les dates les plus fiables viennent des dents humaines

Aujourd’hui, l’analyse de l’ADN de deux dents humaines trouvées dans la même grotte, ainsi que de huit dents et autres restes fossilisés découverts dans quatre autres sites de la même région, montrent toutefois qu’il est peu probable que les humains modernes se soient retrouvés en Chine aussi tôt. D’après les chercheurs, les dents auraient au moins 16 000 ans et les autres matériaux moins de 40 000 ans.

« Il est toujours possible que notre espèce ait atteint la région il y a plus de 100 000 ans, mais nous devons dire qu’il n’y a pas de preuve convaincante en ce sens à l’heure actuelle », explique Darren Curnoe, professeur associé à l’Australian Museum Research Institute de Sydney (Australie) et co-auteur l’article.

« L’étude de 2015 s’est fortement appuyée sur les résultats d’une seule méthode de datation qui a permis de déterminer l’âge des matériaux des grottes se trouvant au-dessus et en dessous des sédiments contenant les dents humaines, explique-t-il à CNN. Il est bien entendu que les dates les plus fiables proviennent directement des matériaux qui intéressent les archéologues, dans ce cas, les dents humaines. Nos nouvelles (dates), y compris les âges directs, sont bien plus jeunes que ce qui avait été suggéré auparavant. »

De nombreuses réactions

« Nous n’avions aucune attente quant à la datation de ces fossiles et de ces sites et nous aurions été heureux si nous avions confirmé une dispersion précoce. Cela aurait certainement rendu l’Histoire de notre espèce beaucoup plus ancienne qu’on ne le croit généralement, et peut-être plus intéressante », se désole-t-il, avant de conclure : « Malheureusement, cela ne semble pas être le cas, du moins pour le sud de la Chine, d’après nos travaux. »

Sans surprise, ces résultats ont suscité de nombreuses réactions, notamment de la part de l’étude de 2015. En prenant connaissance de ces nouvelles données, l’autrice de l’étude de 2015, Maria Martinón-Torres, a remarqué que les deux dents de la grotte de de Fuyan avaient été découvertes en 2019 et n’appartenaient pas à l’échantillon original étudié par son équipe en 2015. « Les données précises sur l’emplacement et la morphologie de l’échantillon sont cruciales, mais elles ne sont pas fournies dans le document », explique-t-elle.

« Je suis d’accord que nous devrions travailler à l’amélioration des dates de tous les sites d’intérêt, en particulier avec la datation directe lorsque cela est possible. Cependant, à l’heure actuelle, il y a un nombre croissant d’échantillons qui confirmeraient la présence d’Homo sapiens en dehors de l’Afrique avant 50 000 ans », déclare-t-elle à CNN. Et de rappeler que d’autres recherches, en Arabie Saoudite, à Sumatra et au Laos, et dans autre sites en Chine, ont montré la présence de l’Homo sapiens en dehors de l’Afrique avant 50 000 ans.

« Nous ne pouvons pas exclure des dispersions antérieures dans d’autres régions »

Cette étude, bien qu’intéressante, n’exclue pas définitivement la présence des premiers humains modernes en Chine avant 50 000 ans, abonde de son côté Chris Stringer, responsable de la recherche sur l’évolution humaine au Musée d’histoire naturelle de Londres (Royaume-Uni). « Nous ne pouvons pas exclure des dispersions antérieures dans d’autres régions, mais il est certain que le sud de la Chine semble s’être installé dans cette vague « Out of Africa » après 50 000 ans », explique-t-il à CNN, qui insiste sur le grand intérêt des dates de dents chinoises fossilisées.

Pour rappel, Stringer vient lui-même de participer à une étude de la plus haute importance grâce à l’analyse de dents fossilisées. En identifiant, dans une île de la Manche, des dents présentant à la fois des traits humains et de Néandertal, son équipe a mis en lumière « la preuve directe la plus forte à ce jour (de croisement) trouvée dans les fossiles ».