Mère nature n’a pas fini de nous surprendre. Dans un article paru le 16 juin dans The Conversation, Tim O’Hara, spécialiste des créatures marines au musée Victoria à Melbourne (Australie), raconte sa rencontre avec Ophiojura, un animal des mers découvert en 2011 par des scientifiques du Musée d’histoire naturelle français. La bête, « représente en effet un type d’animal totalement unique et jusqu’alors non décrit. ». Il s’agit d’une « sorte d’ophiure, cousine éloignée de l’étoile de mer, dont les bras ressemblent à des serpents et qui vit dans les fonds marins du monde entier », raconte-t-il. Ces huit derniers mesurent 10 centimètres de long chacun et sont armés de rangées de crochets et d’épines. Mais son étrangeté vient surtout de ses dents : une « rangée de dents pointues sur chaque mâchoire » (à savoir huit, là encore), probablement utilisées pour « piéger et déchiqueter ses proies ».

C’est en 2011 que les scientifiques découvrent Ophiojura. L’équipe du musée d’histoire naturelle est en train de chaluter au sommet du mont sous-marin Blanc Durand, situé à 500 mètres sous les vagues et à 200 km à l’est de la Nouvelle-Calédonie quand elle tombe sur ce spécimen. « Étant un expert des animaux des profondeurs, j’ai su au premier coup d’œil que celui-ci était spécial lorsque je l’ai vu pour la première fois en 2015. », témoigne aujourd’hui Tim O’Hara. 

Ophiojura « est unique en son genre – la dernière espèce connue d’une ancienne lignée, comme le cœlacanthe ou le tuatara », s’enthousiasme-t-il, expliquant avoir comparé, avec ses collègues, l’ADN d’une série d’espèces marines différentes pour conclure que cette bête avait environ 180 millions d’années d’évolution d’écart avec ses plus proches parents actuellement vivants.

La seule survivante d’une lignée ancestrale 

« Cela signifie que leur ancêtre commun le plus récent vivait au Trias (la première période du Mésozoïque, qui s’étend de -251 millions d’années à -201,6 millions d’années, N.D.L.R.) ou au début du Jurassique. » Cette dernière correspond à la deuxième époque géologique du Mésozoïque, ou ère secondaire. Elle s’étend de -201 millions d’années à -145 millions d’années. Avant elle, le Trias, après elle, le Crétacé. Soit, « à l’époque où les dinosaures commençaient à peine à apparaître ».

Depuis, les ancêtres d’Ophiojura ont continué à évoluer, de manière très discrète. On parle d’espèces paléo-endémiques : des représentants d’une branche de vie autrefois très répandue qui désormais se limite à quelques petites zones et peut-être même à une espèce solitaire. C’est pourquoi, Ophiojura est aujourd’hui la seule survivante connue de leur lignée ancestrale, explique Tim O’Hara et ses collègues dans une étude parue également le 16 juin dans le journal de la Royal Society B.

Elle fait toutefois partie de la famille des étoiles fragiles, elles-mêmes dérivées des étoiles de mer, qui sont, elles, assez répandues. D’après les études existantes, les étoiles fragiles se trouveraient ainsi dans toutes les grandes provinces marines. Elles seraient présentes au niveau des pôles mais aussi sous les tropiques. On en trouverait même dans les profondeurs abyssales et donc supérieures à -6 000 mètres. Certaines espèces de cette famille seraient en mesure de survivre dans les eaux saumâtres (légèrement à moyennement salées), signe de leur grande capacité d’adaptation.

« Un voyage d’exploration de 45 jours »

Les monts sous-marins comme celui où Ophiojura a été découvert sont le plus souvent des volcans submergés, formés il y a des millions d’années. On y trouve des reliques de la vie marine ancienne. La lave suinte par des évents dans le fond de la mer, ce qui ajoute des couches de basalte au sommet du volcan. Ce dernier peut finalement s’élever au-dessus de la surface de la mer et former une île volcanique comme celle d’Hawaï, avec de temps en temps des récifs coraliens autour de son littoral.

Après quoi, le volcan meurt, la roche se refroidit et le basalte lourd entraîne l’enfoncement du mont sous marin dans la croûte océanique, qui est relativement molle. Le temps passant, le mont s’affaissera à des centaines ou des milliers de mètres sous l’eau où il sera progressivement recouvert de la faune océanique.

« Bien que notre nouvelle espèce soit originaire du sud-ouest du Pacifique, les monts sous-marins sont présents dans le monde entier et nous commençons tout juste à explorer ceux des autres océans. En juillet et en août, je dirigerai un voyage d’exploration de 45 jours à bord du navire de recherche océanique australien, le RV Investigator, vers les monts sous-marins situés autour des îles Christmas et Cocos (Keeling) dans l’est de l’océan Indien. Ces monts sous-marins sont anciens – jusqu’à 100 millions d’années – et presque totalement inexplorés. Nous sommes très enthousiastes à l’idée de ce que nous pourrions trouver », conclut Tim O’Hara.