Voilà une découverte qui pourrait avoir un impact clinique de taille. Dans un article paru en décembre dans l’édition en ligne de la revue Annals of Anatomy, des scientifiques expliquent avoir découvert une partie du corps qui n’avait encore jamais été décrite auparavant : une couche profonde de muscle dans le masséter, muscle pair des joues qui soulève la mâchoire inférieure et est essentiel à la mastication.

De nos jours, les manuels d’anatomie moderne décrivent le muscle masséter comme composé de deux couches, une profonde et une superficielle. « Toutefois, quelques textes historiques mentionnent également l’existence possible d’une troisième couche, mais ils sont extrêmement incohérents quant à sa position », écrivent les auteurs.

Un article publié en 2000 dédié à l’étude de ce muscule suggérait notamment trois parties différentes : le muscle masséter superficiel (composé de deux couches musculo-aponévrotiques), intermédiaire (composé d’une seule couche) et profond (composé de trois couches). D’après cette étude, chaque muscle aurait une orientation différente par rapport au plan d’occlusion. Qui plus est, une édition de 1995 de l’ouvrage Gray’s Anatomy, classique de l’anatomie humaine rédigé en 1958 par le chirurgien anglais Henry Gray, décrit un muscle masséter composé de trois couches. Cependant, cette information était basée sur des études que l’on a plus tard jugées peu concluantes, si ce n’est contradictoires. Quoi qu’il en soit, ces données ont inspiré les chercheurs à fouiller plus loin.

Comme découvrir une nouvelle espèce de vertébré

Pour vérifier si ce fameux muscle proéminent de la mâchoire pouvait en effet avoir une couche cachée et très profonde, ils ont disséqué 12 têtes de cadavres humains qui avaient été conservés dans du formaldéhyde. Ils ont aussi réalisé des tomodensitométries de 16 cadavres « frais » et examiné l’IRM d’un sujet vivant. Ils ont ainsi pu identifier une troisième couche « anatomiquement distincte » du muscle masséter. Cette couche très profonde s’étend du processus zygomatique — une saillie osseuse intégrée aux « os de la joue » et que l’on peut sentir juste devant l’oreille — au processus coronoïde, une saillie triangulaire sur la mâchoire inférieure.

« Cette section profonde du muscle masséter se distingue clairement des deux autres couches en termes de parcours et de fonction », explique la première autrice, Szilvia Mezey, maîtresse de conférences au département de biomédecine de l’université de Bâle, en Suisse, dans un communiqué. Selon la disposition des fibres musculaires, la couche musculaire contribue probablement à stabiliser la mâchoire inférieure en « élevant et en rétractant » le processus coronoïde. La nouvelle couche musculaire est la seule partie du masséter pouvant tirer l’os de la mâchoire vers l’arrière, explique Szilvia Mezey.

« Bien qu’il soit généralement admis que la recherche anatomique des 100 dernières années n’a rien laissé au hasard, notre découverte est un peu comme si les zoologistes découvraient une nouvelle espèce de vertébré », se félicite l’auteur principal, le Dr Jens Christoph Türp, professeur et clinicien au Centre universitaire de médecine dentaire de Bâle.

Une découverte qui pourrait faciliter des procédures peu invasives

Les chercheurs proposent de nommer la nouvelle couche musculaire « Musculus masseter pars coronidea » : « partie coronoïde du masséter ». À terme, cette découverte pourrait aider les professionnels à mieux réaliser les opérations chirurgicales dans cette zone de la mâchoire et à mieux traiter les pathologies impliquant l’articulation qui relie la mâchoire au crâne.

« Nous tenons à souligner que l’importance de la partie coronoïde du masséter nouvellement décrite n’est pas seulement anatomique. Nos mesures suggèrent que la partie coronoïde du muscle masséter que nous décrivons ici a une orientation et une fixation distinctes, et nous proposons que cela pourrait être suffisant pour assurer une stabilisation fonctionnelle supplémentaire de la mâchoire inférieure. Une connaissance précise de l’architecture du muscle masséter peut également être importante dans un contexte clinique, en ce qui concerne la gestion des troubles temporomandibulaires ou les interventions chirurgicales dans la région de l’arcade zygomatique. La connaissance de la masse et de l’emplacement normaux du muscle peut faciliter les procédures peu invasives et la thérapie optimale du patient », concluent les scientifiques.