Dans le monde, un enfant sur cinq souffre d’un émail dentaire crayeux, visible sous la forme de taches d’émail décoloré, roses, rouges ou noirâtres. Cela entraîne souvent de graves douleurs dentaires et des caries, conduisant même parfois à des abcès, des extractions et des problèmes orthodontiques. En France, cette pathologie concernerait 15 à 18% des enfants. Jusqu’ici, on avait encore jamais réussi à comprendre d’où venait ce phénomène. La prise de médicaments et d’antibiotiques est étudiée, mais aucune preuve n’a à encore été validée scientifiquement. Aujourd’hui, toutefois, des chercheurs du 3D Group, situé à l’Université de Melbourne en Australie, et de l’Université de Talca, au Chili, ont mis à jour le mécanisme à l’origine de l’hypominéralisation des molaires, qui touche le plus souvent les dents crayeuses. En effet, une dent présentant une hypominéralisation sévère a 10 fois plus de chances de se carier. D’après leur étude parue fin décembre dans la revue Frontiers of Physiology, cette affliction apparait quand l’émail en développement est contaminé par l’albumine, une protéine présente dans le sang et le fluide tissulaire qui entoure les dents en développement.  

L’émail crayeux des dents a été étudié par la première fois par le chercheur autrichien Bernhard Gottlieb. Puis, Mike Hubbard, professeur à l’université de Melbourne et auteur principal du rapport a pris conscience de l’ampleur du problème quand il s’est rendu compte que la fluoration de l’eau entraînait une réduction importante mais incomplète des caries dentaires chez les enfants. En effet, il restait une importante proportion d’enfants avec des caries inexpliquées. C’est pourquoi, il a décidé de fonder un réseau de recherches et d’éducation, le D3 Group (Developmental Dentary defects) afin d’enquêter sur ce phénomène.

Ses collègues et lui se sont particulièrement intéressés à l’hypominéralisation des molaires. « Les molaires sont particulièrement susceptibles d’être endommagées, explique Vidal Perez, dentiste pédiatrique et chercheur à l’université de Talca. Elles sont cachées à l’arrière de notre bouche, avec des rainures qui accrochent la nourriture, et elles sont plus difficiles à nettoyer. »

40 ans de dogme médico-dentaire à corriger

Il semblerait que les maladies infantiles, comme la fièvre, déclenchent une fuite d’albumine, entraînant un « « blocage de la minéralisation », qui est très localisé dans les zones des dents individuelles qui deviennent des taches d’émail crayeux », explique Mike Hubbard. D’après lui, cette découverte « nous permet de corriger 40 ans de dogme médico-dentaire qui accusait les cellules défectueuses de formation de l’émail. » « Ce que ce dogme ne pouvait pas expliquer, c’est pourquoi le farinage ne touche qu’une ou quelques dents dans la bouche d’un enfant », développe-t-il. Or ici, « nous avons montré au contraire que l’albumine s’infiltre occasionnellement aux points faibles, se liant aux cristaux de minéraux de l’émail et bloquant leur croissance. Il ne s’agit pas d’un problème systémique, mais d’un problème très localisé. »

Forts de leurs résultats, les chercheurs voudraient désormais interpeller les professionnels dentaires, de santé infantile et les parents sur cette pathologie. « Nous ne pouvons pas encore empêcher les dents crayeuses de se développer, mais si les professionnels de santé les détectent à un stade précoce, c’est-à-dire dès qu’elles entrent dans la bouche, nous, les dentistes, pouvons généralement les sauver », déclare Vidal Perez.

« En s’appuyant sur cette percée de la recherche, et avec les ressources appropriées, le groupe D3 peut maintenant envisager une stratégie médicale pour prévenir ce problème mondial (…) Cette nouvelle voie de recherche pourrait un jour éliminer près de la moitié des caries dentaires infantiles, ainsi que leurs coûts inquiétants pour les personnes concernées et la société », renchérit Mike Hubbard.

Des facteurs environnementaux ?

Avant cette étude, d’autres facteurs environnementaux avaient déjà été évoqués pour expliquer la survenue de l’hypominéralisation des molaires et des incisives. La piste du bisphénol A fut notamment avancée pendant un temps.

D’après l’OMS, aux quatre coins du globe, 2,3 milliards de personnes souffriraient de caries des dents définitives et plus de 530 millions d’enfants de caries des dents de lait.