Voici encore une nouvelle preuve, s’il en fallait, que les dents sont un indicateur de la santé globale. D’après une nouvelle étude britannique parue dans la très sérieuse revue Jama Network Open, l’épaisseur des marques de croissance sur les dents de lait pourrait aider à identifier les enfants qui pourraient plus tard souffrir de dépression ou d’autres troubles mentaux plus tard dans leur vie.

L’auteur principal de cette étude, Erin Dunn, de l’Université de Bristol (Royaume-Uni) a eu l’idée de s’intéresser aux dents de lait des enfants après avoir appris que les anthropologues avaient pour habitude d’étudier les dents des personnes ayant vécu à d’autres époques pour apprendre plus sur leurs habitudes de vie. « Les dents constituent une trace permanente de différents types d’expériences de vie, explique-t-il. L’exposition à des sources de stress physique, comme une mauvaise alimentation ou une maladie, peut affecter la formation de l’émail dentaire et donner lieu à des lignes de croissance prononcées dans les dents, appelées lignes de stress, qui sont similaires aux anneaux d’un arbre qui marquent son âge. »

Ses collègues et lui ont donc demandé à des parents de leur donner les canines de lait tombées naturellement de la bouche de leurs enfants, âgés de 5 à 7 ans, et les ont ensuite analysées. « Tout comme l’épaisseur des anneaux de croissance d’un arbre peut varier en fonction du climat qui entoure l’arbre au moment de sa formation, les lignes de croissance des dents peuvent également varier en fonction de l’environnement et des expériences qu’un enfant vit in utero et peu après, c’est-à-dire au moment où les dents se forment. On pense que des lignes plus épaisses indiquent des conditions de vie plus stressantes », explique le chercheur.

Le stress de la mère enceinte pourrait jouer

Ce dernier et son équipe ont travaillé en partant de l’hypothèse suivante : la largeur d’une variété en particulier, la ligne néonatale (NNL), pourrait servir d’indicateur pour savoir si la mère d’un nourrisson a connu des niveaux élevés de stress psychologique pendant la grossesse où les dents sont déjà en train de se former, et au cours de la période suivant la naissance. Ils ont donc décidé de mesurer la largeur de la ligne NNL grâce à des microscopes. Les mères des enfants ont quant à elles répondu à des questions pendant et après la grossesse. Celles-ci portaient sur des facteurs connus pour affecter le développement futur de l’enfant.

Même après élimination de facteurs connus pour influencer la largeur des NNL, comme le supplément en fer pendant qu’elles étaient enceintes ou l’âge gestationnel, il est apparu que les enfants dont les mères avaient des antécédents de dépression grave ou d’autres problèmes psychiatriques au cours de leur vie ainsi que celles qui avaient souffert de dépression ou d’anxiété à 32 semaines de grossesse avaient plus tendance à avoir des enfants présentant des NNL plus épaisses. A contrario, les enfants de mères ayant bénéficié d’un soutien social important peu après avoir accouché avaient plutôt des NNL plus minces.

Si personne ne sait exactement ce qui entraîne la formation des lignes néonatales, il est possible qu’une mère souffrant d’anxiété ou de dépression produise davantage de cortisol (la fameuse hormone du stress), interférant avec les cellules qui créent l’émail. Mais l’inflammation systémique pourrait également être un facteur de risque.

Intervenir le plus tôt possible pour prévenir « l’apparition de troubles mentaux »

Désormais, une étude plus large devra confirmer ces résultats. À terme, Dunn espère que les NNL et d’autres marques de croissance dentaire pourront être utilisées pour identifier les enfants susceptibles de souffrir plus tard de troubles de mentaux. « Nous pourrons alors orienter ces enfants vers des interventions afin de prévenir l’apparition de troubles mentaux – et ce, le plus tôt possible dans la vie. »

La dépression est malheureusement une maladie très courante. D’après l’Organisation mondiale de la santé, 3,8% de la population serait concernée. Pour pouvoir parler d’épisode dépressif, ce dernier doit avoir duré au moins deux semaines et être accompagné de symptômes quasi-quotidiens perturbant la vie professionnelle et sociale et provoquant une détresse significative. Le patient présentera au moins deux symptômes principaux parmi les trois suivants, explique la Haute Autorité de Santé : « humeur dépressive, abattement ou perte d’intérêt pour les activités habituellement agréables, augmentation de la fatigabilité. » Et au moins deux des ces sept autres signes : « diminution de la capacité d’attention et de concentration, baisse de la confiance en soi, sentiment de culpabilité et d’inutilité, perspectives négatives et pessimistes pour le futur, troubles du sommeil, perte d’appétit, idées suicidaires. »

Sans surprise, cette maladie a pris de l’ampleur depuis le début de la crise sanitaire. En France, d’après la Drees, en mai 2020, 13,5 % des personnes de 15 ans ou plus disaient souffrir d’un état dépressif, soit +2,5 points par rapport à 2019. L’augmentation concernait surtout les femmes et les moins de 44 ans et particulièrement les 15-24 ans. En effet, en mai 2020, 22% de cette tranche d’âge déclaraient des symptômes dépressifs contre 10,1% en 2019 et 4,2% en 2014. « La proportion de jeunes présentant ce type de syndromes a donc plus que doublé en l’espace de cinq ans entre 2014 et 2019, puis à nouveau entre 2019 et mai 2020 », s’inquiète la Drees.