Henri ROCHET (H.R.) : L’histoire se répète, après avoir succédé à Ulrich Schmidt à la présidence d’Ivoclar Vivadent France, je lui succède désormais à la présidence du Comident, après la mandature intermédiaire du président Fred Picavet de Bisico. Pour ce qui est de cette nouvelle activité, c’est un peu frais, mais je m’y sens très bien, c’est un nouveau challenge mais j’aime assez relever ce type de défi, il y a des choses à faire dans notre secteur, et quand je dis cela, j’inclus tous les acteurs de la filière que sont les chirurgiens-dentistes, les prothésistes et non pas uniquement les industriels et distributeurs, bien entendu, en tenant compte des spécificités de chacun. J’ai également une très bonne équipe à mes côtés, nous avons les mêmes préoccupations et surtout la même envie de faire avancer le secteur.

D. : Quelle est selon vous la réalité du marché dans notre secteur en cette fin d’année 2014 ?

H.R. : Au vu des différents contacts que j’ai avec les nombreux intervenants du secteur que sont les chirurgiens-dentistes, laboratoires de prothèse, cela semble compliqué. Il apparait que la crise est malheureusement arrivée dans notre secteur, alors que nous semblions être relativement protégés. J’entends souvent dire que bon nombre de travaux prothétiques sont repoussés par peur de l’avenir, j’avoue que c’est assez préoccupant, mais pour rester positif, la démographie et les besoins des patients (devenant de plus en plus des consommateurs), les professionnels de santé et tous les acteurs de notre filière devront s’adapter, c’est une belle opportunité qui s’offre à la profession.

D. : Comment accrocher le patient dans une période aussi difficile que la nôtre ?

H.R. : La profession doit mieux s’organiser afin de ne pas laisser faire, dire ou écrire n’importe quoi sur elle. Rappelez-vous la campagne de dénigrement de l’année dernière sur les chirurgiens-dentistes, c’était n’importe quoi ; mais malheureusement, il en reste toujours des traces dans l’esprit des patients… Il faut que notre filière n’ait pas peur de jouer la transparence, d’expliquer les contraintes qui lui sont imposées, mais aussi de parler des aspects règlementaires de nos différentes professions, et Dieu sait si cela bouge ces derniers temps, cela n’est pas fini au vu de ce que l’on nous annonce pour les prochains mois et années à venir… tout cela engendre des coûts que bon nombre de personnes ignorent, il faut savoir les expliquer et les justifier. De plus, au-delà des problèmes rencontrés par les praticiens dans leur exercice, il est nécessaire que ceux-ci prennent le temps du dialogue avec leurs patients pour les informer plus largement sur les différentes techniques ou solutions les concernant. Il faut qu’ils puissent aussi développer en toute transparence l’importance des moyens humains et techniques mis en oeuvre pour garantir la qualité et la sécurité des soins et traitements. Les patients sont de mieux en mieux informés et exigent de la transparence, à nous tous d’accompagner les praticiens et les laboratoires dans cette évolution sociétale où chaque acteur de cette filière doit comprendre que le coût d’un acte est un moyen de diminuer une souffrance, de retrouver l’appétit ou tout simplement le sourire, éléments indispensables à la vie.

D. : Pour revenir à la dure réalité du moment, quel est votre avis sur le projet de loi de dérèglementation des professions, dites règlementées, qui vient d’entraîner une grève générale des professions de santé le 30 septembre dernier ?

H.R. : J’avoue ne pas comprendre la position du gouvernement sur ce sujet. Mettre à l’index des professions n’est pas de nature à rassembler, en plus, les informations données sur ces professions ont été souvent déformées. Je serais tenté de penser qu’il faut croire qu’en France, il est honteux de gagner de l’argent, par contre, ce qui est désolant, c’est de savoir que les pouvoirs publics sont très contents de trouver ce type de contribuable, mais cela, ils ne le clament pas sur les toits. Pour en revenir à nos professions, les différentes annonces concernant le dentaire sont assez surprenantes, par exemple, l’éventuelle ouverture au capital de sociétés d’exercice à des investisseurs non professionnels : on a bien vu ce que cela donnait dans d’autres secteurs, je suis sûr qu’il y a d’autres pistes de travail à explorer plutôt que de « taper » sur telle ou telle profession.

D. : Quel est votre avis sur la mise en place de la Ccam ?

H.R. : Je n’ai pas d’avis tranché sur la question, sauf que cette nouvelle nomenclature a fortement perturbé l’activité de nos clients chirurgiens-dentistes au mois de juin, ils étaient moins disponibles qu’ils ne le sont habituellement pour recevoir nos conseillers ou délégués commerciaux. Cela a été aussi un élément perturbateur pour les éditeurs de logiciels, car les délais de mise en place étaient relativement courts, le fait de reporter cette nouvelle nomenclature à fin octobre est un bien. Par contre, je ne sais pas quelle est la finalité de cette nouvelle nomenclature, j’ai ma petite idée là-dessus, je pense que, mais cela n’engage que moi, ce sera un moyen de mieux qualifier l’ensemble des actes réalisés par les chirurgiens-dentistes et ainsi alimenter une base de données qui servira de socle dans les éventuelles nouvelles discussions entre la Sécurité sociale et les autres financeurs que sont les mutuelles et assurances privées. Je sais aussi par ailleurs que bon nombre de praticiens ont opté pour un nombre restreint de codes car ils estiment que c’est une « usine à gaz » : si tel est le cas, tout sera faussé. Personnellement, je pense qu’il aurait été plus judicieux de créer des groupes de travail sur d’autres thèmes que sont la prévention, la prophylaxie, sur les nouvelles technologies qui entrent désormais dans les cabinets dentaires telles que l’empreinte numérique, le Cad Cam…

D. : Comment interprétez-vous la part, plus importante, des complémentaires et des mutuelles ?

H.R. : Cela a toujours été le cas pour notre secteur, ce n’est pas une nouveauté, par contre, il semblerait que ces établissements veuillent aller plus loin (centres agréés, réseau…), il faut que tous les acteurs de notre filière soient très attentifs, et surtout, soient force de proposition, il vaut mieux anticiper que subir ou attendre dans son coin que les « financeurs » imposent leur position.

D. : Enfin, à propos d’une autre actualité : il s’ouvre de plus en plus de nouveaux centres de soins dont certains dits « Low Cost » : quel est votre sentiment sur ce sujet dans le contexte actuel ?

H.R. : J’avoue que je suis très circonspect sur ce type de centres. D’après ce que je sais, ou que j’ai pu entendre, ce ne serait pas vraiment du « Low Cost » comme on le pense généralement, mais plutôt de l’optimisation de centre de profits. Je m’explique : si vous proposez à votre patientèle des services qui relèvent uniquement de la prothèse et que toute la partie soins (dont tout le monde sait qu’elle est déficitaire du fait de non revalorisation depuis plus de 25 ans), vous ne l’assurez pas, comme cela semble être le cas dans ce type de structure, vous changez le système, et je pense que n’importe quel praticien qui opterait pour ce « Business Model » sera à même de proposer les mêmes tarifs ou de s’en rapprocher. Je pense que l’on va de plus en plus aller vers une offre qui consistera à un regroupement de plusieurs praticiens avec plusieurs spécialités et qui pourront ainsi offrir une offre globale de santé. Ces mouvements de concentration ou de regroupement touchent tous les secteurs économiques, je ne pense pas que le secteur des professions de santé y échappera. Je suis plus préoccupé des déserts médicaux, il faut que la France puisse être en mesure de pouvoir proposer à tous une médecine de proximité, j’y inclus bien entendu le dentaire.