D’après l’OMS, 2,3 milliards de personnes souffrent de caries dentaires définitives dans le monde. Pour ce qui est des caries des dents de lait, plus de 530 millions d’enfants sont concernés. Pour de nombreux scientifiques, la prévalence de cette maladie est due à notre régime alimentaire bien trop riche en glucides. En 2002, une tribune de Mike Richards, du département des sciences de l’archéologie de l’université de Bradford au Royaume-Uni, parue dans l’European Journal of Clinical Nutrition, synthétisant les effets sanitaires de la transition nutritionnelle du néolithique, datait l’apparition des caries chez les humains à 11 000 ans, soit au début de l’holocène. Aujourd’hui, une étude parue le 9 septembre dans la revue Nature, des chercheurs canadiens de l’université de Toronto expliquent avoir découvert « le plus grand et le plus ancien échantillon connu de caries dentaires chez un mammifère éteint », Microsyops latidens, un primate arboricole ayant vécu il y a environ 54 millions d’années, au début de l’Eocène.

Lors de fouilles dans le bassin de Bighorn, dans le Wyoming, aux États-Unis, les scientifiques ont exhumé des fossiles de dents et de mâchoires de 1 030 Microsyops latidens. Ces derniers pesaient 670 grammes en moyenne, d’après les calculs réalisés à partir de la taille de leurs molaires inférieures. Parmi ces fossiles, 77 avaient des caries, ont découvert les chercheurs. La prévalence carieuse moyenne était donc de 7,48 %.

« Toutes les caries identifiées dans notre échantillon sont des caries occlusales primaires localisées dans le bassin occlusal. Les lésions carieuses n’ont été identifiées que sur les dents postcanines, bien que cela puisse être dû au fait que la dentition antérieure est moins fréquemment retrouvée dans les archives fossiles », notent les scientifiques.

Un changement brutal dans le régime alimentaire

Ces derniers échelonnent leurs découvertes sur près de 544 000 ans. Sur une période d’environ 10 000 à 20 000 ans la prévalence des caries atteint 17,24 % avant de diminuer. « Cet intervalle est également associé à un changement de la forme dentaire globale, qui mesure les aspects fonctionnels de la surface de mastication des dents. Ces observations suggèrent que cette espèce a connu un changement dans son régime alimentaire pour inclure plus de fruits ou d’autres aliments riches en sucre pendant une courte période », expliquent les auteurs de l’étude.

Toutefois, « Nous ne pouvons pas être certains à 100 % que ce sont les fruits qui ont causé ces caries dans M. latidens. D’autres facteurs tels que le pH et la biochimie de la bouche pourraient également produire des caries », précise l’anthropologue Keegan Selig, qui a dirigé les recherches, au site Nouvellesdumonde.com. Et de nuancer : « Mais les fruits, et en particulier le sucre, sont les principaux coupables de la production de caries, tout comme dans notre propre bouche aujourd’hui.”

Ce changement soudain d’alimentation pourrait être dû à un épisode climatique également très brusque. « Il est bien établi que l’Éocène inférieur était caractérisé par des périodes de flux climatiques, avec des températures locales augmentant et diminuant au fil du temps », concluent les chercheurs.

Des fruits et des insectes

M. latidens n’ayant pas de descendants vivants, on ignore presque tout de lui. De la taille d’un écureuil, il vivait très certainement dans des arbres. Outre les fruits, il se nourrissait sans doute d’insectes. D’après Keegan Selig, l’animal s’appuyait probablement davantage sur son odorat que sur sa vision, contrairement aux primates actuels.

Concernant les hommes, les premières caries remonteraient à la révolution néolithique, période marquée par la maîtrise de l’élevage et de l’agriculture et donc l’augmentation rapide et inédite de la quantité de sucre lents dans l’alimentation humaine. Dans sa tribune de 2002, Mike Richards notait qu’outre l’apparition des caries, à cette époque, « dans plusieurs régions, il y a un déclin général de la stature, de la taille de la dentition ». Le tout associé « à un déclin général de l’état de santé des individus, comme cela est suggéré par les restes humains ».