Les dents une nouvelle fois au service de l’Histoire. Jusqu’ici, nous avions toujours pensé qu’il y a quarante à quarante-cinq mille ans, Homo sapiens, venu du Proche-Orient, était arrivé en Europe où il avait évincé les néandertaliens. Aujourd’hui, dans un article publié le 9 février dans la revue Sciences Advances, des chercheurs français laissent entendre que les humains modernes n’auraient pas remplacé l’homme de Néandertal en Europe continentale. D’après leurs recherches, les deux espèces auraient coexisté…

Pour en arriver à cette conclusion révolutionnaire, Ludovic Slimak, chercheur au CNRS et à l’université Toulouse Jean Jaurès, et son équipe ont fouillé pendant vingt-cinq ans la grotte Mandrin. Il s’agit d’un abri sous roche située dans la commune de Malataverne, dans la Drôme, en Auvergne-Rhône-Alpes, dans la région naturelle et historique du Tricastin. Ce site a été occupé au Paléolithique moyen et supérieur, de 120 000 ans à 42 000 ans avant le présent.

Les chercheurs y ont étudié nombre de restes humains mais c’est une dent de lait qui a vraiment changé la donne. Alors que huit autres dents apparaissaient comme néandertaliennes, l’analyse en très haute résolution de cette molaire d’enfant présentaient des morphologies d’un Homo sapiens ancien, du Paléolithique. Cette dent était directement associée à une couche où les scientifiques avaient découvert des milliers d’objets relativement modernes et techniques. C’est donc pour eux le signe que Sapiens était déjà présent en France bien avant ce que l’on s’imaginait.

Une preuve inédite

« Nous sommes en mesure d’affirmer grâce à nos travaux que Sapiens arrive en Europe continentale, et plus précisément dans la vallée du Rhône, dès 54 000 ans au moins, et qu’il occupe durant quarante ans environ un site colonisé par Néandertal à peine un an plus tôt », développe Ludovic Slimak. Une période suffisamment courte donc qui permet de supposer que l’homme moderne a croisé celui de Néandertal. Plus incroyable encore : les scientifiques ont découvert qu’un ou deux millénaires après cette occupation par nos ancêtres, l’homme de Néandertal serait revenu sur le même site.

Car cinq niveaux stratigraphiques néandertaliens recouvrent la couche où se trouvent les preuves de la présence de Sapiens sur au moins quatre décennies. C’est-à-dire deux générations environ. « La couche correspondant à Sapiens recouvrant elle-même un niveau néandertalien, elle est comme prise en sandwich entre des couches relatives à Néandertal », explique Ludovic Slimak.

C’est donc la première preuve, au monde, que l’homme de Néandertal aurait occupé un site après l’humain moderne. « Partout ailleurs, quand Sapiens arrive, les autres populations – Néandertiens, Denisoviens… – tirent leur révérence définitivement. Ici, ce n’est pas le cas. Et nous avons des éléments diagnostics dans toutes les couches pour le prouver », s’enthousiasme l’expert.

« Une réécriture de grands livres d’Histoire »

Pour le paléo-anthropologue Jean-Jacques Hublin, professeur au Collège de France, cette étude est toutefois à prendre avec des pincettes. « Une dent de lait, ce n’est pas comme un squelette, un crâne ou un fémur. C’est tout petit, ça se balade, ça peut se promener dans la stratigraphie », déclare-t-il dans Le Monde.

Mais les chercheurs sont sûrs d’eux, la dent de lait n’a pas atterri dans la grotte de Mandrin par hasard.  « On ne parle pas que d’une dent. On parle d’un contexte archéologique extrêmement riche. Ce sont des milliers, des dizaines de milliers d’objets », rappelle Ludovic Slimak dans une interview pour France Bleu Drôme Ardèche. « Notre découverte est une réécriture des grands livres d’Histoire », s’enthousiasme-t-il auprès du Dauphiné Libéré.