« En 2013, l’ADN d’un cheval qui vivait il y a 560 000 à 780 000 ans a pu être séquencé. C’était le plus ancien échantillon d’ADN jamais analysé. Mais ce record vient d’être balayé ». Mercredi 17 février, dans un article paru dans la revue Nature, Alfred Roca, professeur à l’université de l’Illinois à Urbana (États-Unis), a salué avec beaucoup d’enthousiasme le travail de chercheurs de Centre de paléogénétique de Stockholm en Suède. Ces derniers ont réussi à déchiffrer de l’ADN vieux de plus d’un million d’années, extrait de molaires de mammouths retrouvées dans le permafrost du nord-est de la Sibérie. Pour rappel, ces géants sont apparus en Afrique il y a cinq...

millions d’années avant de se disperser vers l’Eurasie puis l’Amérique du Nord. La plupart des neuf à quinze espèces qui existaient se sont éteintes il y a 15 000 à 12 000 ans. On sait aujourd’hui que le dernier de ces colosses vivait sur l’île Wrangel, dans l’Océan Arctique, avant de disparaître il y a 4 000 ans.

Les chercheurs ont utilisé la biostratigraphie pour analyser la répartition des espèces fossiles dans les strates sédimentaires où ces dents reposaient. Puis, ils ont séquencé l’ADN des molaires pour les dater. Pour ce faire, ils ont déduit le temps écoulé en se basant sur les changements génétiques repérés au fil des générations.

Ils n’ont pu en extraire que d’infimes quantités d’ADN, dégradé en minuscules fragments. « C’est un ADN incroyablement vieux. Ces échantillons sont des milliers de fois plus anciens que les restes des Vikings. Ils datent d’une époque qui précède l’apparition des hommes de Néandertal », explique Love Dalén, dernier auteur de l’étude, également publiée dans Nature.

Chukochya, Adycha et Krestovka

Pour dater les molaires, les scientifiques ont aussi utilisé l’ADN, souvent mieux conservé, des mitochondries, présentes par centaines dans chaque cellule. Dans le même temps, ils ont séquencé l’ADN du noyau des cellules afin de reconstituer l’arbre généalogique des mammouths.

Résultats des courses : le plus récent aurait vécu il y a plus de 680 000 ans. Dans ce temps-là, le mammouth laineux n’existait pas encore. Chukochya, tel que les scientifiques l’ont baptisé, appartenait donc à l’espèce des mammouths des steppes. Son premier camarade, Adycha, a quant à lui arpenté la planète il y a environ 1,34 million d’années. C’était donc lui aussi un mammouth des steppes. Enfin, leur ancêtre, Krestovka, aurait existé il y a environ il y a 1,65 million d’années. Contrairement aux deux autres, il ne faisait pas partie d’une population ancestrale de mammouths laineux. Il appartenait au contraire à une lignée qui s’est séparée de celle d’Adycha et de Chukochya il y a environ 2 millions d’années.

Pour les scientifiques, Krestovka serait en fait l’ancêtre des mammouths arrivés en Amérique du Nord il y a environ 1,5 million d’années avant de donner naissance au mammouth colombien dans les régions à climat doux d’Amérique du Nord et centrale.

Comment passer de l’Afrique à la Sibérie ?

On connaît depuis longtemps les adaptations ayant permis aux colosses de s’adapter de l’Afrique au froid sibérien : diminution de la taille des oreilles et de la queue, apparition d’un clapet anal, augmentation de la peau et de la couche de graisse (+8 cm !), apparition du lainage… Or, d’après les chercheurs suédois, 87 % des variants ayant permis ces ajustements étaient déjà présents chez Adycha, et 89 % chez Chukochya. Mais les scientifiques ont aussi découvert des adaptations plus récentes. Le gène TRPV3, impliqué dans la détection de la température, aurait notamment porté de plus en plus de variants au fur et mesure que sa lignée évoluait.

Le Pr Alfred Roca termine son papier en évoquant la biostratigraphie, qui se concentre sur la « distribution et la morphologie des petites espèces telles que les lemmings, les pikas et les campagnols ». « Il devrait maintenant être possible d’ajouter une composante ADN à la biostratigraphie, grâce à des analyses génomiques de petits mammifères sur différents sites. La génomique a été poussée dans les profondeurs du temps par les géants de l’ère glaciaire – les petits mammifères qui les entouraient pourraient bientôt avoir leur heure de gloire », conclut-il.

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