Dentoscope : Comment jugez-vous la santé bucco-dentaire des Français ?

Dr Benoît Perrier, président de l’Union française pour la santé bucco-dentaire (UFSBD) : Il y a une frange de la population qui est en progression sur la qualité de sa santé, mais certains publics ne progressent pas et leur santé se dégrade même. Il est reconnu que la santé bucco-dentaire a un lien avec des déterminants sociaux. Globalement, 20 % des Français cumule 80 % des besoins de soins. Donner des chiffres précis est compliqué car les enquêtes nationales d’épidémiologie n’existent plus depuis quelques années et les données dont nous disposons sont très parcellaires. L’UFSBD milite pour mettre la santé dentaire au cœur même de la santé. Cela doit aussi redevenir une priorité des institutions publiques.

Nouveau président de l’UFSBD depuis le mois d’avril, quelles sont vos priorités en matière de santé bucco-dentaire ?

Notre vision à 360 degrés concerne l’individu, le cabinet dentaire et les politiques de santé publique. La santé bucco-dentaire, c’est d’abord la régularité de comportements favorables à celle-ci. Il faut donner un parcours de santé bucco-dentaire tout au long de la vie. Le parcours M’T dents ne concerne que les jeunes. Les adultes, les personnes âgées, ou celles ayant des pathologies chroniques sont abandonnées du système. Plus on est en mauvaise santé générale, moins on va chez le chirurgien-dentiste et pourtant plus la santé dentaire a une importance à cet égard.

Un travail est à faire dans des dynamiques de parcours de santé d’incitation de prise en charge, mais également de relations entre professionnels de santé, et notamment les médecins. Il y a en effet une fracture importante entre les médecins et les chirurgiens-dentistes. Les médecins ne pensent pas aux chirurgiens-dentistes parce que l’on est en accès direct. Et les chirurgiens-dentistes ne font pas assez de démarches pour être en relation avec des médecins. Or, pour les patients qui en ont le plus besoin, nous avons intérêt à tous collaborer ensemble. L’enjeu des prochaines années, c’est notamment les CPTS (communautés professionnelles territoriales de santé). Je pense que les chirurgiens-dentistes doivent s’engager dans ces structures pour rappeler l’importance du bucco-dentaire.

D’autre part, il est nécessaire d’agir au regard des produits de santé, sur différents axes. Les produits d’hygiène devraient rentrer dans les produits essentiels avec TVA réduite pour les rendre plus accessibles notamment aux personnes les plus vulnérables. On pourrait aussi instaurer des remboursements de produits d’hygiène bucco-dentaire, par exemple des produits à haute teneur en fluor, pour pallier des risques vis-à-vis de certains patients. Il faut aussi instaurer une politique de taxation des produits sucrés. Il est tout aussi important de favoriser les taxations sur les produits dangereux pour la santé bucco-dentaire que de favoriser le recours au cabinet dentaire.

Il y a également un travail d’éducation et de sensibilisation à effectuer, que ce soit en milieu scolaire ou en entreprise. On doit pouvoir diffuser beaucoup plus d’actions éducatives, de sensibilisation à la santé bucco-dentaire que ce soit dans les lieux d’apprentissage, ou de travail. Ensuite, nous avons besoin de mesures spécifiques au cabinet dentaire où actuellement la prévention n’est pas valorisée. Nous avons le programme M’T dents pour les jeunes, mais cela reste insuffisant. Par exemple, au regard de la fluoration comme prise en charge préventive, mais aussi thérapeutique, nous sommes très en retard en France en termes de pratique car il n’y a pas de prise en charge.

Nous avons enfin un problème de qualité des produits de santé qui se dégrade. On revient 60 ans en arrière en France. Dans les années 80-90, il y avait partout des dentifrices de qualité au fluor. Depuis plusieurs années, on voit arriver des dentifrices sans action de prévention ou thérapeutique, notamment sans fluor. Ce sont des positionnements marketing, des stratégies commerciales de distinction, en défaveur du consommateur au final. Nous réalisons à ce sujet une action forte en direction des autorité publiques pour que les choses changent, notamment en ce qui concerne les allégations santé, il existe des règles qu’il faut faire respecter. On peut commercialiser un dentifrice sans fluor, mais on ne peut pas dire que cela prévient les caries. Il faut que les chirurgiens-dentistes se réinvestissent dans la promotion du dentifrice fluoré et dans son adaptation aux risques individuels. Il y a un certain nombre de dentifrices non fluorés sur le marché, qui sont un danger pour la santé bucco-dentaire et si on ne pose pas la question au patient, on ne saura pas qu’il se met en danger. Sur le plan international, nous travaillons pour faire reconnaître le dentifrice fluoré comme produit essentiel de santé. Le dentiste doit d’ailleurs connaître d’où viennent les fausses informations qui circulent à propos du fluor, pour bien répondre aux questions de son patient.

Quels sont vos projets dans le domaine de la prévention bucco-dentaire ?

Il ne faut pas oublier que les déterminants de la santé bucco-dentaire sont dans le quotidien. Plus on est précaire (par les moyens financiers, la maladie, ou le handicap), plus le soin peut être compliqué, plus il faut que l’on mette en place des mesures qui évitent les pathologies. Le travail que nous réalisons à l’UFSBD est d’aller vers les publics les plus à risque, les plus éloignés le cas échéant de la connaissance et de l’éducation à la santé. Nous travaillons par exemple avec les aidants et les personnes handicapées. Nous allons aussi vers les personnes commençant à vieillir, qui vont avoir des risques de dépendance, et les publics précaires avec l’appui de différentes associations. Nous avons un message de front pour la collectivité sur les facteurs favorisant la santé dentaire et nous nous adressons aussi à des publics spécifiques sur différents lieux de vie, en entreprise ou en milieu scolaire, notamment dans les écoles dans des secteurs où il peut y avoir des populations fragiles.

Comment jugez-vous le système instauré en Belgique incitant à prendre rendez-vous chez son chirurgien-dentiste par un meilleur remboursement ?

C’est une stratégie intéressante, mais on ne peut la transposer en France car c’est contraire à la législation. Par contre, il est important de faire prendre conscience que la relation avec le chirurgien-dentiste doit être de long terme. Selon nous, chaque Français devrait déclarer un chirurgien-dentiste auprès de l’Assurance maladie. On doit tout au long de sa vie être en contact avec son chirurgien-dentiste qui est le coach de la santé dentaire.

Que pensez-vous du dispositif Expreso (Expérimentation prévention en santé orale) ?

C’est intéressant, car il y a une inversion du modèle de financement où le chirurgien-dentiste est payé à l’acte pour réparer les pathologies, car dans ce dispositif il est payé au forfait pour éviter les pathologies. Cependant, c’est un challenge car il faut inverser les mentalités et les pratiques. La prévention dentaire que l’on prône est vraiment un modèle durable pour la santé. Car le meilleur soin que l’on aura pour un patient est celui que l’on ne fera pas.

Pensez-vous que la création d’hygiénistes en France, comme c’est le cas dans des pays comme la Suisse, l’Allemagne ou le Canada, pourrait être une avancée ?

Notre fonctionnement est très différent d’autres pays. Hygiéniste, je pense que ce n’est pas le terme, qui est trop réducteur. Par contre, il faudrait avoir un corps intermédiaire qui serait, selon moi, l’infirmière du chirurgien-dentiste, ou ce que l’on appelle l’assistante de niveau 2, avec certaines compétences cliniques. Cela permettrait de pouvoir déléguer, sous la responsabilité du chirurgien-dentiste, une partie d’actes ou de suivi. Il y a un intérêt en termes de santé publique, de prise en charge et d’accompagnement au quotidien. Des discussions sont engagées à ce sujet, nous espérons que cela va avancer. Mais la création d’un nouveau corps au sein du cabinet dentaire demande un autre mode de fonctionnement et il va falloir accompagner les professionnels. Cela nécessite des plateaux qui permettent d’accueillir plus de professionnels en même temps et d’avoir des règles spécifiques de gestion du dossier patient