Voilà une découverte qui questionne ce qu’on croyait savoir de l’évolution humaine. En étudiant des fossiles d’un groupes de singes sauvages japonais, des chercheurs ont observé une usure dentaire atypique, jusqu’ici uniquement remarquée chez nos ancêtres. Les résultats de leur étude sont parus le 1er mars dans l’American Journal of Biological Anthropology.

Les macaques de l’île de Koshima sont réputés pour leur intelligence. Ils effectuent des tâches très complexes, allant du lavage des aliments dans l’eau à la capture de pieuvres vivantes dans la mer. C’est pourquoi, les chercheurs s’intéressent à eux et les étudient depuis plus de 70 ans.  « Je me suis récemment rendu à l’Institut de recherche sur les primates de l’université de Kyoto pour étudier les restes de dents de macaques morts naturellement sur l’île de Koshima, l’un des sites primatologiques les plus anciens au monde », explique Ian Towle, de l’Institut de recherche Sir John Walsh (Université d’Otago, Nouvelle-Zélande), dans un article paru dans The Conversation le 4 mars.

En collaboration avec des primatologues locaux, Ian Towle et sa collègue Dr Carolina Loch ont étudié les restes dentaires de 32 macaques. Ils ont enregistré l’usure générale des dents, les fractures et les pathologies. « Cela nous a permis de comparer directement les caractéristiques de la surface des dents avec les exemples publiés sur les fossiles d’hominidés », précise le chercheur.

« Cela faisait partie d’un projet visant à créer une base de données sur l’usure des dents et les maladies dentaires chez les primates sauvages – mais j’ai très vite remarqué quelque chose d’extrêmement inattendu. Tous les macaques décédés présentaient une usure dentaire identique – et très inhabituelle pour un primate. Et ce n’est pas tout, elle semblait remarquablement similaire à l’usure dentaire couramment trouvée dans les échantillons fossiles du genre Homo. »

Une usure sans doute due au sable et à la consommation de coquillages

Dans le détail, de grandes stries macroscopiques étaient visibles sur de nombreuses dents, avec des stries sub-verticales proéminentes sur les surfaces labiales des incisives. Des rainures radiculaires sur les dents postérieures ont été observées chez la moitié des macaques, certaines présentant des striations directionnelles claires similaires à celles découvertes dans les rainures en forme de « cure-dents » chez les hominidés fossiles. Jusqu’ici, les rainures en forme de cure-dents sur les dents postérieures et les grandes rayures verticales sur les dents antérieures étaient considérées comme uniques aux hominidés, et l’on estime qu’elles ont été causées par l’utilisation d’outils particuliers. À tel point que ces marques sont considérées comme parmi les premières formes d’habitudes culturelles identifiées au cours de l’évolution humaine.

« On pense que l’usure inhabituelle des dents de nos ancêtres fossiles est unique à l’homme et qu’elle témoigne de types spécifiques d’utilisation d’outils. Ces types d’usure ont également été considérés comme l’une des premières preuves des habitudes culturelles de nos ancêtres », développe le Dr Towle. « Cependant, notre recherche suggère que cette idée doit être reconsidérée, puisque nous décrivons une usure dentaire identique chez un groupe de singes sauvages qui n’utilisent pas d’outils. »

Car il n’existe aucune preuve que les macaques de l’île de Koshima aient jamais utilisé des outils. L’usure est probablement due à la consommation de coquillages et au fait de mâcher et de consommer au passage accidentellement du sable.

Réévaluer les premières preuves d’habitudes culturelles ?

En effet, ces singes ont souvent été observés en train de ramasser de la nourriture sur des plages sablonneuses, et malgré le lavage du sable, ils en ingèrent tout de même un peu. Preuve en est : les traces dans leurs excréments. Ils mangent par ailleurs régulièrement des coquillages et utilisent leurs dents de devant pour les déloger des rochers et en extraire le contenu. Des comportements sans doute à l’origine de cette usure externe, les différentes surfaces dentaires étant régulièrement au contact du sable, des coquillages et des rochers.

« Cette recherche soulève des questions pour notre compréhension des changements culturels au cours de l’évolution humaine et suggère que nous devrions peut-être réévaluer les premières preuves d’habitudes culturelles », analyse le Dr Towle. Et de conclure : « Nous sommes tellement habitués à essayer de prouver que les humains sont uniques, que les similitudes avec les autres primates sont souvent négligées. L’étude des primates vivants aujourd’hui peut offrir des indices cruciaux qui ont été négligés dans le passé. »

Ces derniers mois, de nombreuses analyses de dents fossilisées ont permis de passionnantes avancées sur l’évolution humaine. Les chercheurs ont ainsi découvert que l’homme de Néandertal utilisait des cure-dents, qu’il avait eu des relations sexuelles avec Sapiens et ont compris pourquoi les hommes n’avaient aujourd’hui plus de longues canines comme les gorilles.