La prédominance impudique de « la classe cognitive » (la Tête) – celle des diplômés issus de l’enseignement supérieur au sein des sociétés occidentales – se fait (faisait) au détriment des métiers qui font appel à la sensibilité et/ou à l’habileté physique (le Cœur et la Main).

Cet ordonnancement est maintenant mis à mal par une crise sanitaire sans précédent et aux conséquences non encore totalement évaluées. En effet toutes ces professions du bas de l’échelle viennent de prouver leur utilité pendant la pandémie, ce qui leur a valu moult reportages télévisés et applaudissements éphémères… Goodhart prône la reconnaissance et la valorisation d’un éventail plus vaste de compétences humaines, et leur accès à un « prestige social » renouvelé.

Que va donc devenir la « méritocratie cognitive » qui s’était attribué la part du lion dans un concept d’ouverture mondiale et de liberté individuelle, affaiblissant conjointement les liens collectifs ? La mutation hiérarchique des statuts verra-t-elle le retour en force des valeurs du local, de la stabilité sociale et de la solidarité ?

L’omniprésence des experts et donc des travailleurs de « la Tête » (médecins, scientifiques spécialistes des vaccins ou d’épidémiologistes, tous surdiplômés) freinera sans doute cette évolution égalitaire, d’autant plus que le dédain populiste envers l’expertise en sciences dures est aujourd’hui presque annulé, du fait de son importance égoïstement vitale.

La médecine bucco-dentaire se situe à la confluence exacte
de la Tête, de la Main et du Cœur.

Peut-on par conséquent estimer que la médecine libérale ne concentrera que des emplois sûrs ? Ce serait ignorer que l’économie de la connaissance n’a pas besoin d’être constamment alimentée en main-d’œuvre savante. Et ce sont précisément les aspects les plus systématisés du travail dans le domaine de la médecine qui seront, dans un futur proche, vulnérables à l’intelligence artificielle (algorithmes).

La médecine bucco-dentaire fait exception à ce constat sévère, car elle se situe à la confluence exacte de la Tête, de la Main et du Cœur. Moyennant quelques arbitrages de pondération intelligente entre ses trois composantes, notre spécialité pourra toujours prospérer dans le même schéma organisationnel ou approchant. Les chirurgiens-dentistes doivent mesurer cette formidable opportunité et en faire bon usage. « Moins de cerveau et plus d’empathie » serait déjà un premier ajustement salutaire.

*La Tête, la Main et le Cœur La lutte pour la dignité du statut social au XXIe siècle de David Goodhart, Éditions Les Arènes, 475 pages – 20,90 €.