Ce schéma, nommé ainsi d’après le nom du psychologue américain Karpman, à l’origine du concept, est à la base de jeux psychologiques se déroulant entre au moins deux personnes capables d’alterner entre trois rôles. « Il est qualifié de dramatique car c’est un piège dans lequel presque 80 % des gens tombent sans s’en apercevoir. Chaque individu impliqué joue un rôle qui alimente ses besoins inassouvis et non identifiés. Parfois, un changement de paradigme peut faire passer la victime en sauveur ou en bourreau, développe Catherine de Sinety, coach professionnelle. Quand cela arrive, les gens sont souvent mal à l’aise car ils ne comprennent pas tout de suite à quel besoin correspond leur nouveau rôle. » Des phrases type permettent de l’identifier.

La victime se placera dans le registre de la généralisation de la plainte et de la dévalorisation : « Pourquoi ce genre de chose n’arrive-t-il qu’à moi ? », « de toute façon… », « c’est toujours… ». « Inconsciemment, la personne qui se sent agressée a envie d’être sauvée mais a surtout besoin d’attention et qu’on la plaigne », explique Catherine de Sinety.

À partir de quoi, l’individu en face endossera le rôle du sauveur avec des phrases toutes faites commençant par « Ne t’inquiète pas, tu n’es pas seul, regarde », ou utilisera au contraire le point faible de la victime pour développer une agressivité refoulée à cause d’un problème non identifié. Il deviendra alors son bourreau. « Tu pourrais quand...

même… », « tu as encore oublié… », font partie des éléments de langage du persécuteur. « Chaque acteur du triangle dramatique comblant ses propres attentes de façon inconsciente en jouant son rôle, ce schéma se manifeste en permanence », développe l’experte. D’autant plus dans le monde du travail, terrain de prédilection des jeux de pouvoir.

Quelle application au cabinet ?

Vous pouvez retrouver ce cas de figure avec un patient « atteint d’une maladie grave, par exemple », imagine Catherine de Sinety. « On peut le considérer comme un persécuteur. À peine le dentiste arrivé, il commence à se plaindre de sa fatigue. Soit le praticien est stable psychologiquement et lui demande comment il peut l’aider en restant neutre, soit il est fragilisé par un problème qui vient de lui arriver et peut tomber dans le rôle du sauveur ou du bourreau. » Un praticien sauveur répondra à son patient : « Mon pauvre, je suis si triste pour vous » et « fusionnera avec le problème, donnant à l’autre l’impression de s’occuper de lui mais sans apporter solution concrète. » S’il devient bourreau, il pourra en revanche en rajouter une couche en enfonçant son patient : « Avec votre maladie, regardez dans quel état déplorable sont vos dents ».Auquel cas, le malheureux se retrouvera confronté à deux persécuteurs : sa maladie et son praticien.

Autre exemple : un chef d’entreprise surmené prend rendez-vous au cabinet. Il est persuadé que les dentistes n’exercent que pour l’argent. « Il arrive chez le praticien ses croyances en tête et, manque de chance, le patient avant lui avait des complications qui ont mis le dentiste en retard. Dans la salle d’attente, il commence à ruminer ses pensées négatives, développe Catherine de Sinety. La pièce n’a pas été rafraîchie depuis longtemps. Il y a des cloques au plafond, les journaux sont vieux. Il se dit que le dentiste se fiche complètement de ses patients alors que lui offre des déjeuners exorbitants à ses clients. Cela augmente son énervement. Décidément, il n’a pas de chance, tous les médecins se moquent de lui. Quand le dentiste arrive finalement, il entame sa litanie de plaintes : « Oh Docteur, si vous saviez dans quel état sont mes dents ! » ». Agacé par le retard accumulé, le praticien sera peut-être tenté de prendre l’ascendant. Il poussera alors son patient dans ses retranchements : « Je vous avais dit qu’il fallait se laver les dents après chaque repas, est-ce que vous le faites ? ». Acculé, l’homme essayera de se justifier en répondant qu’il est impossible de se déplacer avec sa brosse à dents en permanence. « Vous venez me voir parce que vous avez un problème mais ne faites pas ce que je vous recommande ! », lui rétorquera-t-on.

« Le patient installé au fauteuil n’étant pas en mesure de répondre, si le praticien est contrarié pour une raison ou une autre, il pourra en profiter pour se défouler », poursuit la coach. En rentrant chez lui, l’homme d’affaires racontera cette anecdote à sa femme. Cette dernière enfilera alors le costume de sauveur pour le plaindre ou lui dira au contraire que tout est de sa faute, comme dans leur famille d’ailleurs. « Tous les acteurs du triangle de Karpman n’ont pas besoin de se rencontrer en direct pour que le schéma fonctionne. »

Mais l’équation fonctionne également avec ses collègues. Si plusieurs patients arrivent en retard dans la journée, vous pourrez vous imaginer que votre assistante ou secrétaire médicale prend mal les rendez-vous car elle manque de conscience professionnelle et lui tomber dessus. Votre associé prendra alors sa défense, vous assurant que ces retards ne sont qu’une malencontreuse succession de coïncidences. Les rôles peuvent aussi être inversés. « Ce n’est pas toujours l’autorité qui joue les persécuteurs, nuance Catherine de Sinety. Une assistante qui arrive toujours en retard peut donner prétexte qu’elle est trop mal payée pour faire garder ses enfants et essayer de faire culpabiliser son patron. Les gens qui rentrent dans ces schémas ne sont pas méchants. Ils n’ont seulement pas suffisamment travaillé sur eux-mêmes pour identifier leurs besoins. »

Comment éviter le piège ?

« La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible de ne pas tomber dans ce piège mais, pour ce faire, il faut connaître l’existence du triangle. Il faut faire preuve d’honnêteté avec soi-même et avoir envie de créer des liens authentiques », explique la coach. Voici quelques conseils ne pas foncer tête baissée dans le triangle de Karpman !

Être constamment à l’écoute de ses besoins pour être en mesure d’y répondre autant que possible. De cette façon, vos émotions ne vous submergeront pas par surprise et vous n’endosserez pas un rôle sans même en avoir conscience. Quand vous embauchez quelqu’un, énoncez dès le départ précisément le travail attendu par chaque partie pour limiter la prise de risque.

Face à un problème, restez neutre et professionnel en adoptant une posture informative ou interrogative en prenant compte de l’avis de chacun. Vous pouvez organiser une courte réunion d’information tous les matins avec votre assistante. Dans le cas de figure où celle-ci arrive en retard quotidiennement, plutôt que de l’accuser ou de la plaindre, posez-lui des questions : « Comment vous organisez-vous avec votre garde d’enfants ? », « Que s’est-il passé ce matin ? ». « Interrogez-la sur ses besoins, conseille Catherine de Sinety. Adoptez une posture de psy. Au lieu de fusionner avec le problème, entrez dans le questionnement et essayez par exemple de réajuster les horaires en donnant des conditions : « Si vous commencez une demi-heure plus tard, cela veut dire que vous n’arriverez plus jamais en retard » ». L’objectif est de proposer des solutions pour répondre aux besoins et aux problématiques de vos équipes.

Restez à l’écoute des autres et soyez en permanence conscient de votre environnement pour être capable d’anticiper une situation propice au triangle de Karpman. Ainsi, vous pourrez détecter en amont la posture de chacun et désamorcer la bombe avant que celle-ci n’éclate. 

Si un triangle dramatique se présente malgré tout, acceptez le rôle qui vous est attribué : il est plus simple de détecter le rôle d’autrui que le sien. Sachez reconnaître vos torts afin de ne pas envenimer les choses.

Évitez les sous-entendus, les comparaisons ou les reproches envers vos équipes. Valorisez-les régulièrement en les complimentant pour les tâches réalisées, la gestion de telle ou telle difficulté rencontrée, et l’investissement personnel.

Qui était Stephen Karpman?

Né à Washington, aux États-Unis, d’un père psychanalyste et d’une mère assistante sociale en psychiatrie, Karpman étudie la médecine à l’Université Duke à Durham, en Caroline du Nord. Puis, après avoir déménagé en Californie au milieu des années 60, il commence à suivre les cours du célèbre psychiatre Eric Berne. Plus tard, il deviendra la seule personne à avoir remporté deux fois le prix scientifique du même nom : en 1972, pour la théorie du triangle dramatique qu’il a testée pendant deux ans sur ses patients ; et en 1979 pour son article « Options », où il développe l’idée que nous pouvons choisir d’interagir de façon nouvelle et sortir de nos vieux schémas relationnels familiers. Il est aujourd’hui considéré comme l’une des plus grandes figures de l’Analyse transactionnelle et de la psychologie contemporaine. Sa théorie du triangle dramatique sur les relations dysfonctionnelles, manipulatoires et les jeux psychologiques est réputée pour être le E = MC2 de la gestion des conflits. Outre la psychanalyse, Stephen Karpman est très investi dans le basket, la peinture et la comédie. Vous l’avez possiblement aperçu dans le film culte Harold et Maud (Hal Ashby, 1971).

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