Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’IA ?

La spécialité médicale que j’exerce, l’orthopédie dento-faciale, est dans l’œil du cyclone : elle serait vouée à mourir à petit feu, aucun praticien n’arrivant « à la cheville » d’un système basé, entre autres, sur l’intelligence artificielle (IA).

J’ai donc voulu relever mon regard vers mon futur bourreau et j’ai fait une chose assez rare : après dix années d’activité professionnelle, je suis retourné sur les bancs de l’université il y a cinq ans par le biais d’un master 2 de neurosciences computationnelles. Après cette année d’étude, je n’ai jamais été aussi optimiste quant à la plus-value du clinicien. Aux antipodes du mythe de la singularité technologique, je suis persuadé que la bonne symbiose entre la médecine et l’IA est en quête d’une complémentarité mobilisant une stratégie d’augmentation (par le numérique) de l’activité médicale, résolument distincte d’une stratégie d’automatisation.
Cette dernière « part des tâches de base qui constituent un poste donné, et vient les soustraire à travers le déploiement d’ordinateurs qui reprennent une à une ces tâches effectuées par des humains dès que celles-ci peuvent être codifiées ». Cependant, tout en assurant « des économies en termes de coûts », ce mouvement vers l’automatisation « circonscrit notre pensée dans un cadre délimité par les paramètres du travail tel qu’il est accompli aujourd’hui ».
En revanche, l’augmentation « signifie que l’on part de ce que les humains font aujourd’hui pour arriver à comprendre la manière dont ce travail pourrait être approfondi, et non diminué, par une utilisation plus poussée des machines ». Pour moi, il y avait trois façons de réagir : soit devenir un geek qui accepte tous les changements sans réfléchir, soit rester un praticien à l’ancienne, qui rejette le changement, soit – et c’est le choix que j’ai fait – créer le couple « humain/praticien – nouvelles technologies » pour faire encore mieux : mieux que le praticien seul et mieux que la machine seule. Je n’appelle donc plus cela l’intelligence artificielle mais l’Intelligence Augmentée. Je poursuis actuellement mes recherches via un doctorat de neurosciences cognitives.

Qu’est-ce, plus précisément, que le deep learning et l’IA ?

Le premier c’est une méthode d’apprentissage automatique tentant de modéliser avec un haut niveau d’abstraction des données. Le second est constitué de programmes informatiques complexes capables de simuler certains traits de l’intelligence humaine (raisonnement, apprentissage…).

En orthodontie, par exemple, quel est l’intérêt du deep learning ?

Je vous citerai un exemple concret : quand un orthodontiste analyse la radio de son patient, il va se focaliser sur le décalage des mâchoires. Ses yeux humains ne font pas forcement attention à d’autres éléments tels que la position des vertèbres, car c’est en dehors de son expertise. L’IA va pouvoir rapporter ce genre d’informations pertinentes.

Les algorithmes vont donc pouvoir décrypter et analyser des données : voilà en quoi ils sont supérieurs à notre cerveau. Mais lorsqu’il s’agira de les placer dans le contexte global de l’individu de sorte à créer une « monnaie commune » entre différents paramètres, ils seront dans une impasse : il ne leur est pas possible de créer des connaissances pour modéliser le sens clinique. C’est là que réside la plus-value de nos cerveaux – et pour longtemps encore.

Est-ce que l’utilisation d’interfaces numériques et de l’IA va changer les pratiques des praticiens ?

Oui, cela va changer fondamentalement leur pratique. Moi cela fait des années que je ne prends plus d’empreintes en traditionnel grâce aux caméras numériques. Et je pense que tout le monde peut adopter ces évolutions. Pour établir le diagnostic aussi, cela va changer. Cela va permettre d’avoir de nouveaux outils : des programmes qui géreront le choix des teintes de dents, qui pourront retrouver la courbure d’un canal dentaire, l’anatomie du nerf dentaire sur une radio… Il y a clairement un gain de temps et de rendement. Mais attention, il ne faut pas subir, il faut agir, il n’est pas question d’uberiser notre métier, c’est un vrai défi. Cela changera en fonction de la façon dont les praticiens vont s’en emparer.

Le défi majeur pour le praticien est d’accepter de sortir de sa zone de confort pour former un tandem avec l’intelligence artificielle et pour le programmeur de concevoir un modèle au service de la cognition humaine et non son supplétif.

Vous pensez aussi que cela peut renforcer les réseaux entre praticiens ?

Très certainement ! Utiliser les capacités du « deep learning », notamment dans la reconnaissance des formes, pourra permettre d’identifier des cas cliniques susceptibles de connecter, grâce à cette reconnaissance, deux praticiens confrontés à des cas cliniques similaires en deux endroits distincts du globe. Cela offrira aussi à chaque praticien la possibilité de mener des recherches thématiques ou des analyses critiques dans sa propre base de données.

Tous les chirurgiens-dentistes et les orthodontistes peuvent-ils, selon vous, utiliser l’IA ?

Tout à fait, cela va se démocratiser, du moment que cela se fait étape par étape. L’effort à faire est que ce soit suffisamment fluide et ergonomique. Il faut enlever les degrés de difficultés pour que cela devienne instinctif. Il y a dix ans, la plupart des gens n’aurait pas su utiliser des téléphones mobiles comme ceux que nous possédons à présent, et pourtant tout le monde s’y est mis et cela semble même naturel ! Le challenge, c’est de savoir connecter notre savoir-faire de praticien manuel et cérébral avec les outils de l’IA. Il y a un transfert progressif d’un vecteur manuel à un vecteur cérébral à faire. Ce ne sera donc pas dévalorisant pour les professionnels du dentaire, cela va augmenter leurs capacités… Encore faut-il décider de faire les investissements nécessaires.

Que souhaitez-vous transmettre à vos lecteurs à travers votre livre ?

Mon objectif est de montrer que cette transition peut être une formidable aventure, un champ d’opportunité qui s’ouvre à nous. C’est un virage certes, mais nous avons notre futur en mains, et il sera ce que l’on en fera. Le livre regroupe les écrits de plusieurs contributeurs, qui traitent des applications dans chaque discipline : en chirurgie, en endodontie, en orthodontie…

Pour finir, que dire aux chirurgiens- dentistes et aux orthodontistes qui ont peur de l’IA ?

Il ne faut pas qu’ils aient peur de l’IA. Cela nécessite une organisation nouvelle dans les cabinets, penser à la sauvegarde des données, au flux numérique, à une stratégie globale et il faut se faire accompagner pour cela. Pour le cabinet du futur, il ne faut pas hésiter à acquérir des ordinateurs haut de gamme avec beaucoup de puissance : choisir le « moins cher », c’est s’exposer à du matériel qui va « ramer ». Par exemple, ce n’est pas la peine d’acheter le scanner intra-oral de dernière génération et garder un parc informatique ancien, qui n’aura pas la puissance de calcul pour utiliser l’IA. Il faut des ordinateurs surpuissants. J’ai 19 postes informatiques dans mon cabinet, tous dernier cri. Il va aussi falloir s’entourer de nouveaux collaborateurs, tels que des prothésistes numériques, des manipulateurs en radiologie, des techniciens qui peuvent nous aider dans la gestion de ce flux numérique. Des nouveaux métiers se créent.