Qui, parmi vous, ne s’est pas déjà senti démuni face à une demande de prise en charge émanant d’un ami, d’un parent, voire d’un confrère ? voici quelques préalables pour relever ce défi de soigner un proche.

1. S’en sentir capable

C’est une démarche très personnelle que celle de soigner un proche. Pour bien prendre en charge un parent, un ami, encore faut-il déjà se sentir capable de le faire. Aucun texte en France ne vous y encourage ni ne vous en dissuade, il n’existe aucun dogme à ce sujet. Vous seul(e) pouvez décider si vous souhaitez/pouvez le faire ou non. « C’est tout à fait personnel comme démarche, confirme le Dr Marc-Gérald Choukroun, orthodontiste. Votre position va dépendre de la relation que vous entretenez avec le proche, de la personnalité de celui-ci, de la difficulté du soin etc. », poursuit le praticien, aussi titulaire d’une maîtrise de psychologie.

Ainsi, même si le Dr Guillaume Gardon-Mollard, chirurgien-dentiste, a volontiers soigné des membres de sa famille, des amis, les enfants des amis, dans de bonnes conditions, il affirme ressentir à chaque fois un « climat » tout à fait particulier qu’il faut analyser. Et il se laisse toujours la possibilité de décliner car, il en a déjà fait l’expérience, ça peut parfois (très) mal se passer ! « L’avantage, avec les gens qu’on connaît bien, voire très bien, c’est que l’on peut anticiper. On sait qu’avec certaines personnes, plus ou moins proches, il y a des risques inconscients liés à leur caractère, leur personnalité, aux liens qui nous unissent…,» confesse avec humour l’auteur du blog The Dentalist, qui s’est penché sur cette question de la prise en charge des proches patients. Retenez la leçon : « Réfléchissez bien avant de vous lancer et surtout, ne vous sentez pas obligés parce que c’est un proche », il n’y a aucune honte à passer la main, avise le Dr Marc-Gérald Choukroun.

Se poser les bonnes questions
Pour déterminer si, oui ou non, vous êtes en mesure de soigner un proche, n’hésitez pas à vous poser les questions suivantes : « Ferais-je preuve du détachement émotionnel nécessaire à l’établissement d’un diagnostic parfois complexe ? », « Réussirais-je à encaisser les manifestations physiques, verbales, de mes proches (agitation, remarques désobligeantes etc.) ? » ; « Aurais-je la compétence nécessaire ou devrais-je adresser à un confrère plus indiqué ? » ; « Serais-je suffisamment objectif ? » ; « Serais-je à même de gérer la demande tacite de privilèges (des soins plus qualitatifs, gratuits, plus rapides) ? » ; « Mon implication est-elle susceptible de provoquer ou d’intensifier des conflits familiaux/amicaux ? », etc. À chaque fois que la situation se présente, pesez-vous ces questions, et arbitrez. Si l’arbitrage penche en faveur du refus de prise en charge, faites-en sorte de justifier votre position. « Dire non à son frère, c’est quand même compliqué… Il peut ne pas comprendre. Si j’oppose un refus, je fais en sorte que celui-ci soit argumenté », explique le Dr Gardon-Mollard.

2. S’en tenir aux protocoles

Attention aux visites de courtoisie La principale difficulté, lorsqu’on traite un être cher, c’est de mettre sur « pause » son objectivité. En basculant de l’empathie vers la sympathie, « le danger est de trop s’identifier à la personne, et d’effectuer des gestes non adaptés », prévient le Dr Choukroun. Si vous pratiquez des actes bénins, comme un détartrage, il n’y aura pas de conséquences. Mais dans le cadre d’un plan de traitement plus complexe, ce rapport de proximité peut nuire à la qualité et à la sécurité des soins. Il peut conduire à des jugements défaillants, à des approximations, à des erreurs. C’est ce qu’a observé le Dr Guillaume Gardon-Mollard : « Avant d’arriver à mon cabinet, un de mes patients s’était fait soigner par un ami dentiste. Problème : chaque consultation était davantage une visite de courtoisie qu’une visite médicale. Ils parlaient de la pluie et du beau temps, de la famille, des vacances etc., mais au final, le praticien ne faisait pas son travail de diagnostic. Résultat : il est passé à côté de gros problèmes bucco-dentaires. »

Le traiter comme un patient lambda Pour ne pas vous laisser embrouiller par la relation, faites donc en sorte de traiter le « proche-patient », comme vous auriez traité n’importe quel autre patient, s’accordent à dire les deux praticiens. Ne vous laissez pas tenter par un cadre informel de consultation, les conditions doivent être les mêmes que d’habitude (durée de rendez-vous, horaire dans la journée…). Livrez-vous avec autant de rigueur au questionnaire médical, à l’examen, à l’exposé du plan de traitement et du devis. Respectez tout autant le secret professionnel. Tenez-vous en à vos check-lists, à vos protocoles habituels, afin de ne pas vous laisser distraire ou influencer (ce qui est encore plus probable lorsque le proche patient est un confrère). N’en faites pas moins dans l’optique de ne pas être perdant économiquement, vu que le proche-patient est susceptible de ne pas payer. N’en faites pas davantage non plus. Exit aussi le syndrome du sauveur : ne vous lancez pas dans quelque chose de compliqué et pour lequel vous n’êtes pas forcément le plus compétent (d’autant que soigner un proche est déjà stressant).

3. Régler la question financière

Oublier la stratégie d’évitement Enfin, pour que la relation praticien – proche patient se déroule sous les meilleurs auspices, cela suppose que vous gériez au plus tôt la question des honoraires. Car s’il y a bien quelque chose qui est susceptible d’empoisonner la relation que vous nouez avec vos proches, c’est l’argent. Ayez bien à l’esprit que, souvent, aucune des deux parties ne sait sur quel pied danser à ce sujet. Côté proches, certains vont considérer que tout travail mérite salaire, voire insister pour régler les honoraires, tandis que d’autres vont ne pas envisager autre chose que la gratuité. C’est le cas, souvent, de confrères et consœurs patients, qui invoquent parfois une coutume tacite. Mais aussi d’amis ou de parents, qui, en outre, ont rarement conscience de l’étendue et des coûts des soins à réaliser. De votre côté aussi, il se peut que vous soyez un peu perdu au moment de parler argent. Et pour cause : « On ne peut pas prendre le prix normal à un proche, sauf s’il le demande expressément, juge le Dr Choukroun. Mais en même temps, on ne peut pas non plus faire les soins gratuitement parce que, sinon, la personne n’osera pas déranger en cas de douleur, ou si elle a besoin de quelque chose, car elle aura le sentiment d’abuser. »

Fixer les conditions tarifaires
Pour éviter tout conflit, mieux vaut donc fixer les conditions tarifaires bien en amont, dès la validation du plan de traitement. Il faut absolument que vous évitiez les non-dits, sinon ce sera source d’embrouilles à un moment donné. C’est ce qu’a appris, à ses dépens, le Dr Gardon-Mollard en prenant en charge un confrère plus âgé : « D’abord, on a bataillé pendant de longues séances pour sauver et couronner deux de ses dents que personnellement je ne jugeais pas conservables à terme. Puis, il s’est vexé quand je lui ai dit que je ne pouvais pas les lui offrir intégralement , se souvient-il. Moi je veux bien faire gratuitement un détartrage à un confrère – il me paiera un repas au restaurant -, mais c’est plus difficile d’offrir de la prothèse ou des implants ! Imaginez que je sois bijoutier. Dis, tu m’offres des diamants ? » C’est à vous de poser les termes de la négociation, expliquent les Drs Choukroun et Gardon-Mollard : ce qui peut être gratuit, ce qui ne l’est pas, et les arrangements éventuels : prise en charge de certains frais par le confrère soigné (implants, frais de labo), ristournes, échéancier de paiement. Si vous respectez ces trois consignes, normalement, soigner un proche devrait bien se passer. Mais ayez en tête que même avec toutes les précautions du monde, vous n’êtes pas à l’abri d’éventuels désaccords – sur le diagnostic, ou encore sur les honoraires. Alors restez fidèle à votre pratique : vous obtiendrez la patientèle qui vous ressemble.

Qui aime bien soigne bien ?
PRISE EN CHARGE DES PROCHES : AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS

Soigner un proche, une donnée récurrente ?
Oui. Tôt ou tard, au cours de votre exercice professionnel, vous serez confrontés à une demande de prise en charge d’un de vos proches. Réfléchissez donc en amont à cette problématique, pour mieux anticiper votre position. Ainsi, vous ne serez pas pris au dépourvu lorsque la situation de soigner un proche se présentera. Vous pouvez déjà vous interroger sur les avantages et les inconvénients d’une telle démarche.

Quels sont les avantages d’une telle démarche ?
Ils sont nombreux : très bonne connaissance du patient, accessibilité des soins, confiance, disponibilité, sentiment de fierté et d’utilité, simplicité de la relation, suivi plus aisé, prise en charge plus rapide et plus facile…

Quels sont, à l’inverse, les inconvénients ?
Ils ne sont pas négligeables : bouleversement du raisonnement médical, manque d’objectivité, ce qui favorise la survenue d’événements indésirables liés aux soins, d’erreurs. Pression accrue sur le praticien, qui peut vouloir en faire trop et préjuger de ses compétences. Éventuelle moindre compliance, répercussions sur les liens amicaux et familiaux, etc.