Hadia Decharriere, dentiste et écrivaine

Hadia Decharriere est née en 1979 au Koweït. Elle grandit entre Cannes et Damas, en Syrie. À cinq ans, peu après la mort de son père, sa mère et elle posent leurs valises en France. Son bac en poche, elle, qui avait toujours envisagé des études littéraires, décide de se lancer dans le dentaire, sans vraiment comprendre quelle impulsion la porte. En 2015, hantée par les nombreuses zones d’ombre de son enfance, elle se lance dans l’écriture de son premier roman. Son père est au cœur du récit. « C’était les trente ans de l’anniversaire de sa mort. En m’immergeant dans les années 84-85, j’ai finalement découvert les raisons pour lesquelles j’étais devenue dentiste, explique-t-elle. Peu de temps avant la mort de mon père, nous avons vécu en Californie chez mon oncle. Je ne lui avais jamais reparlé depuis et je l’ai contacté sur Facebook. Il m’a alors révélé que mon père et lui projetaient à cette époque de monter une chaîne de dentisterie en Californie. » Aussi, pour Hadia, cette révélation est la preuve ultime « que notre libre arbitre est limité et que l’on vit hanté par ceux qui nous ont quittés. Par nos souvenirs et notre inconscient ». Grande Section paraît en 2017 aux éditions JC Lattès.

Hyperactive, Hadia, qui continue à travailler en tant que dentiste à plein temps, s’attelle rapidement à la rédaction de son second roman, Arabe. « C’est l’histoire d’une Française qui se réveille un matin en sachant parler arabe. Elle ignore pourquoi. Pendant une journée, elle se perd de Montmartre à Barbès et fait plein de rencontres, toutes en lien avec l’Orient. À travers chacune, elle opère une quête identitaire », raconte la jeune femme. Avec ce livre, qui a été très bien accueilli (une critique dans le Monde des livres, une sélection du printemps du prix Renaudot…), l’écrivaine a voulu « travailler...

la transmission générationnelle ».

Un sujet qui tient particulièrement à cœur à celle qui, sur les conseils de ses pairs, a utilisé son nom de femme mariée pour ouvrir son cabinet dans le 16e arrondissement de Paris en 2004. « À ce moment-là, je n’avais pas réalisé tout ce que cela signifiait. Mais comme mon deuxième roman l’indique, mes origines syriennes font partie des questions existentielles qui m’habitent », développe Hadia.

« Mes patients viennent à mes séances de dédicace »

Aujourd’hui, si elle commence à jouir d’une certaine reconnaissance en tant que romancière, Hadia n’envisage pour rien au monde de renoncer à son activité de dentiste, qu’elle adore. « Ce n’est pas qu’une profession, c’est un métier. On a quelque chose de très à terre à terre », explique-t-elle avec fierté. De ce côté manuel vient l’ancrage qui lui fait tant de bien. « L’écriture est très désorganisante et peut faire tomber dans des strates très compliquées de son inconscient. » Aussi, le cabinet lui permet de se désengager d’elle-même. « Je me donne pleinement pour m’occuper du patient. »

L’écriture n’est donc nullement une échappatoire au cabinet. « Il y a une complémentarité assez forte de ces deux activités », détaille Hadia qui leur trouve d’ailleurs un point commun : l’obssessionnalité. « Pour être chirurgien-dentiste, il faut être minutieux, avoir dans son tempérament une certaine forme d’obsessionnalité. Pour écrire, il faut être complètement obsessionnel aussi », argumente-t-elle.

La jeune femme s’épanouit d’autant plus dans cet équilibre qu’elle peut compter sur le soutien de ses patients, ses premiers fans. « Ils sont super enthousiastes et viennent au cabinet avec mes livres pour que je leur signe, ou se rendent à mes séances de dédicace. Ce genre d’échanges permet de nouer des liens très forts. »

Si la jeune femme, qui a commencé l’écriture de son troisième roman – un polar qui se déroulera sur les hauteurs de Monaco -, refuse donc de sacrifier une activité au profit de l’autre, reste la question de la gestion du temps.

« Pour moi, ce n’est pas un vrai problème », tranche-t-elle d’office. « Je nage trois fois par semaine, je vais au cabinet et j’écris, car ce sont des impératifs pour me sentir bien. Je n’ai jamais manqué une journée de cabinet pour écrire.
Quand je suis en phase d’écriture, je me lève plus tôt le week-end. »

Hadia a d’ailleurs pu mettre à profit le mois de mars 2020, où le premier confinement imposait une fermeture administrative des cabinets dentaires, pour écrire et lire beaucoup. S’en est suivie une période de réouverture très intense. « Actuellement, on soigne les dents des gens mais on les aide aussi psychologiquement à passer certaines étapes. Quand vous connaissez un patient depuis quinze ans, vous pouvez discuter avec lui pendant une heure. Parfois, le mal-être passe par des maux buccaux. Certains patients ont actuellement de gros problèmes parodontaux alors qu’ils n’en avaient jamais eus avant », raconte la jeune femme qui a parfois orienté des patients vers des consultations psy. « Quand on connaît bien les familles et leur dynamique, on est assez sensibles à ces changements et on peut les accompagner », détaille celle pour qui « la bouche est un prétexte pour soigner les gens ».

Pierre-Benjamin Nantel, dentiste et danseur chorégraphe

Pierre-Benjamin Nantel est né en 1987 à Mayenne (Pays de la Loire). Après avoir « pas mal vadrouillé », il travaille aujourd’hui en tant que chorégraphe et chirurgien-dentiste en région parisienne.

« J’ai découvert la danse contemporaine pendant mes études dentaires », raconte-t-il. Il rejoint l’atelier chorégraphique de la Fac sur les recommandations d’une amie l’ayant vu danser à une soirée. Nous sommes en 2006. « Hélène Paris, qui s’occupait de l’atelier chorégraphique mêlait la pratique martiale et dansée. Pour moi qui avais pratiqué le karaté pendant dix ans, ça a été une sorte de point de jonction », se souvient le praticien.

Quatre ans plus tard, Pierre-Benjamin crée un collectif pluridisciplinaire, d’abord à Rennes, puis à Lille, « dans lequel j’ai pu mener mes premiers projets, chorégraphiques et performatifs ». Après sa thèse, alors qu’il commence à travailler en tant que dentiste, le jeune homme réalise qu’il veut donner plus de place à la danse dans sa vie. Il tente donc sa chance à Exerce, un master de deux ans à Montpellier. Ce dernier, très sélectif, accueille une dizaine d’étudiants, tous issus d’horizons différents.

Sélectionné, Pierre-Benjamin y perfectionne sa pratique de danseur et de chorégraphe. « Pendant quatre mois, je n’ai pas du tout pratiqué la dentisterie et je l’ai mal vécu. J’avais passé sept ans à apprendre ce métier que j’aime et je n’utilisais plus ce savoir-faire ». Il reprend donc son activité de dentiste un jour par semaine. « J’ai alors commencé à construire ma recherche. Ma pratique de soignant est une forme possible d’ancrage artistique. C’est un endroit ressource pour mes processus. C’est une lecture du corps, des questionnements éthiques, de l’observation, de l’écoute, de l’empathie, des regards, du langage corporel, de la gestion de la douleur… » Fort de ces nouvelles considérations, Pierre-Benjamin abandonne « cette vision schizophrénique entre deux pôles » en lui et envisage enfin « les choses comme une unité ».

« Quand je danse pour une ou deux personnes, je retrouve la même énergie qu’au cabinet »

En 2017, il est diplômé d’Exerce. Il crée ensuite sa compagnie à Avignon et divers projets se mettent en place. Son activité de dentiste lui permet une certaine souplesse dans son agenda. « Je peux assez facilement poser des semaines pour partir en résidence ou faire des représentations. La plupart du temps, je travaille en début de semaine et j’essaye de consacrer les jours qui restent à mon activité artistique ». Au-delà de la flexibilité, la dentisterie lui apporte une stabilité financière non négligeable. Cette dernière lui confère en outre une grande liberté artistique, lui permettant de sélectionner des projets qui lui plaisent et de se lancer sans attendre les financements.

Mais depuis le début de la crise sanitaire, l’activité artistique de Pierre-Benjamin est bien plus réduite. « J’ai commencé à travailler les vendredis car beaucoup de projets ont été annulés ou reportés. D’ordinaire, les spectacles sont prévus très en amont et le fait de tout ramener à la semaine ou au mois bouleverse absolument tout le secteur culturel. » Mais le danseur chorégraphe est surtout « très choqué de la façon dont les choses ont été gérées » par le gouvernement. « On a essayé de nous faire croire que la relation spectateur/artiste n’était pas essentielle », s’insurge-t-il.

Pour continuer à performer « en live » malgré le contexte et renouer le lien avec ce spectateur qui lui manque tant, surtout en cette période de solitude intense, le chorégraphe se rapproche de la musicienne contemporaine Gwen Rouget. Leur idée : demander à des personnes assises dans des parcs de leur donner un mot représentant de leur état à l’instant T. À partir de quoi, les deux artistes proposent une interprétation du mot en question. « Je danse et Gwen m’accompagne à l’accordéon et au piano. Pour moi, les enjeux du soin se croisent à ces moments de solitude. Quand je danse pour une ou deux personnes, je retrouve la même énergie qu’au cabinet. Et dans le cabinet, mon bagage artistique impacte certainement mon rapport aux patients en termes d’empathie et de gestion de la peur. »

Prochain projet artistique prévu : en mai, l’artiste commencera une résidence de recherche avant d’enchaîner sur un « un projet historico-esthétique » surnommé La prothèse de la mariée. « Une histoire sordide, assez peu documentée » qui lui permettrait de relier dentisterie et danse (voir encadré). Mais si les prochains mois sont déjà bien programmés, la vision à long terme de Pierre-Benjamin est plus floue. « Aujourd’hui, à cause de la Covid, je travaille beaucoup plus en tant que dentiste qu’artiste, explique-t-il. Mais cela s’inversera peut-être bientôt. Ce sont des envies d’être au monde qui parfois se rejoignent ou sont aux antipodes, avec un ancrage très fort dans le réel. Je n’ai pas envie de lâcher le métier de dentiste, je l’aime. Mais je ne serais pas entièrement satisfait si je n’avais que ça. Et de conclure, sûr de lui : C’est sur ces deux pieds que j’essaye d’avancer. »

La prothèse de la mariée

Dans certaines campagnes, jusqu’au milieu du XXe siècle, avant de se marier, des jeunes femmes étaient envoyées chez le dentiste pour se faire retirer les dents et qu’on leur pose un appareil dentaire complet. « C’était comme une dot. L’appareil était à la charge de la famille de la mariée. C’était loin d’aller chez le dentiste, ça coûtait cher… le mari savait qu’il n’aurait pas à s’occuper de ça. Plus de dents, plus de problèmes! », explique Pierre Benjamin Nantel. « Cet ancien rituel me questionne beaucoup sur le rapport au corps et à la place de la femme », poursuit-il. Pour cette recherche qui lui tient très à cœur, le chorégraphe a rencontré des femmes « traumatisées d’avoir dû renoncer à leurs dents. C’est une mutilation ». « C’est urgent de relater ce phénomène passé car les témoins directs sont en train de mourir, elles sont très âgées. Et du côté des dentistes, ce n’est pas glorieux pour la profession. On a tous envie d’oublier de s’être rendus complices de cela. Mais moi, je veux affronter ce qui s’est réellement passé. » 

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