À partir du XIXe siècle, les représentations classiques commencent à faire place à des caricatures ou des cartes postales où le praticien est montré tel un sadique jouissant de la souffrance de son patient. Ce qui contribue largement à alimenter encore un peu plus la peur du grand public. Analyse, avec le concours du Dr Pierre Baron, auteur de l’ouvrage L’art dentaire à travers la peinture, de l’évolution de cette représentation au fil des âges.

Au Moyen-Âge

En France comme en Italie, le soignant est un religieux. Concernant l’art dentaire, les traitements consistent à calmer la douleur par diverses drogues ou à extraire les dents, purement et simplement. Au XIIe siècle, une enluminure représentant des moines en train d’examiner la bouche d’un patient illustre le manuel de chirurgie de Ruggero da Fruggardo. Un siècle plus tard, le texte Cirurgia de Theoderico da Borgognoni est accompagné d’un dessin similaire.

À la Renaissance

À cette époque, plusieurs gravures représentent des dentistes itinérants. Dès le XVIe siècle, le praticien est montré de façon théâtrale : il attire la foule sur les marchés et les foires. Si les médecins, physiciens, astronomes et autres savants font de même, le dentiste se distingue par son collier de dents ! En 1531, on peut notamment voir cet accessoire sur une gravure en aquarelle de l’Allemand Hans Weiditz, où un dentiste itinérant arrache une dent à un patient au milieu de la foule. Sur une autre, anonyme et datée de 1582, le...

praticien, un collier de dents autour du cou, brandit une pince dans sa main droite tandis qu’un instrument proche du davier, qui n’existe pas encore, sort de sa trousse.

Au XVIIe

Les accessoires extravagants deviennent plus courants dans les représentations picturales de dentistes. Outre le collier de dents, L’Arracheur de dents du Flamand Théodore Rombouts est coiffé d’un chapeau. Il met ses doigts dans la bouche d’une patiente effrayée. Son attirail est étalé sur une grande table autour de laquelle des spectateurs regardent, l’air ahuri. Le dentiste du Néerlandais Steen porte également un chapeau mais une chaîne remplace le collier de dents autour de son cou. Il soigne un patient en grande souffrance devant une assemblée apeurée et une religieuse en prière. Les dentistes de Gérard Dou opèrent quant eux coiffés d’une toque en fourrure ou d’un simple petit bonnet. Également adepte de scènes dentaires, David Téniers aime habiller ses praticiens d’un manteau de fourrure. Mais le plus extravagant d’entre tous reste celui de la gravure Le dentiste itinérant du Français Pierre-Alexandre Wille. Vêtu d’un chapeau à plumes et pourvu d’une longue moustache, l’homme a des allures de pirate. Il arrive enfin que l’arracheur de dents se démarque au travers d’un accessoire exotique comme le parasol, très à la mode au XVIIe siècle. C’est notamment le cas dans les tableaux du Néerlandais Jan Victors, exposés au Rijksmuseum d’Amsterdam, ou sur le dessin de son compatriote Lambert Doomer, sobrement intitulé Le dentiste.

Au XVIIe

À partir du XVIIe siècle, le dentiste apparaît vêtu de superbes vêtements, accessoirisés de chaînes en or, et en train d’haranguer la foule. Sur un tableau du Flamand Gerrit Berckheide, on le voit avec une collerette et un chapeau à plumes, tenant d’une main un diplôme et des sceaux, de l’autre une fiole de drogue. Derrière lui, un arracheur de dents opère un homme assis, son panier d’œufs aux pieds. À côté, un acteur déclame son texte. Le tableau de Peter Bout et d’Adriaen Boudewyns Le marché en Italie est relativement similaire : face à la foule et devant un acteur, le dentiste exhibe la dent qu’il vient d’arracher à un homme qui se tient la joue gauche. Sur le côté, un préparateur de drogues se tient devant une table pleine de fioles. De faux diplômes sont accrochés à un rideau. Une autre époque !

Au XVIIIe

Quand François Watteau, dit Watteau de Lille, peint L’Arlequin dentiste, il a davantage pour ambition de montrer une scène de théâtre champêtre que médicale. Arlequin opère un Pierrot agonisant, un bras et un pied en l’air. Avec Le Dentiste, le peintre Léonard Defrance soigne également avant tout sa mise en scène. On y voit un praticien richement vêtu montrer à l’assemblée la dent qu’il vient d’extraire de sa patiente. Pas traumatisée, cette dernière est en pleine discussion avec un jeune homme. Dans le fond, un personnage déguisé. En Italie, Giambattista Tiepolo montre un dentiste dominant la foule d’une estrade où il exhibe la dent qu’il vient d’arracher avec Le Charlatan. Michele Graneri illustre lui aussi un dentiste de foire en train d’opérer sur une estrade. Enfin, Pietro Longhi peint une scène dentaire carnavalesque où le praticien est habillé en gentilhomme tandis qu’une partie de la foule des spectateurs est masquée.

Au XIXe

Le XIXe siècle marque la sédentarisation du praticien. Une aquarelle de Jan Anthonie Langendijk Dzn (Pays-Bas) de 1813 montre un dentiste sur une scène de théâtre en train d’opérer face au public. Un acteur déguisé tient la main droite du patient en souffrance et de l’autre une trompette dans laquelle il souffle, pour couvrir ses cris et attirer la foule. Sur le devant de la scène, un singe. Puis, au milieu du siècle, s’opère un virage radical. Fini de rire : les tableaux commencent à montrer des scènes d’opérations dentaires en intérieur. À la fin du XIXe, quand il peint L’école dentaire, le graveur Louis Tinayre représente un dentiste en costume donner des ordres à son assistante qui officie vêtue d’une robre stricte.

En 1891, Toulouse Lautrec montre le célèbre docteur Péan en train d’opérer la bouche d’un patient à l’Hôpital International. Le chirurgien-dentiste est alors vêtu d’un tablier. Le peintre lui offrit le tableau, qui resta dans sa famille. Ainsi, avec l’apparition des scènes de genre et médicales, le dentiste est enfin pris au sérieux. Car « avant qu’il y ait des gens diplômés, de nombreux charlatans œuvraient », concède Pierre Barron.

Mais si les tableaux deviennent plus sérieux, c’est avec l’émergence des caricatures que l’on continue à se moquer des dentistes.

« Au XIXe siècle, il y a des centaines de caricatures représentant des praticiens », assure Pierre Baron. Souvent, le dentiste opère, l’air sadique, aidé d’une tierce personne qui empêche un patient ensanglanté de s’enfuir. « Il y a également eu beaucoup de bandes dessinées qui montrent le dentiste comme un tortionnaire et le patient dans un état de souffrance absolue avec des bulles d’où s’échappent des « Aïe, aïe, aïe ! ». Aujourd’hui, même si l’anesthésie soulage beaucoup, le dentiste reste associé à la douleur physique dans la tête du grand public. Avant de rentrer dans le cabinet dentaire, les patients ont toujours un petit pincement au cœur qu’ils ne ressentent pas chez le médecin car ce dernier n’intervient pas, il ne fait qu’ausculter. »

Au XXe

La blouse blanche aujourd’hui si familière et redoutée s’impose enfin. En 1914, dans un tableau exposé au Musée d’Orsay, Edouard Vuillard montre Le Docteur Georges Viau dans son cabinet dentaire soigner une patiente vêtue d’une blouse blanche. En 1937, il représentera le même praticien dans cette tenue, seul, debout, les mains sur les hanches, là encore dans son cabinet. C’est également habillé de la sorte que pratique le dentiste militaire américain de l’hôpital de Saint Nazaire à l’œuvre dans la peinture de Georges Eveillard en 1918.

En parallèle, la bande dessinée et la caricature continuent de s’imposer. « Après la Seconde guerre mondiale, la BD et la caricature représentant le cabinet dentaire ont contribué à faire peur aux gens, détaille Pierre Baron. Puis, dans les années 60/70, un livre de cartes postales montrant des représentations effrayantes de dentistes est apparu. »

Il arrive cependant que l’histoire ne soit pas si dramatique. En effet, dans les BD, les caricatures ou les cartes postales, le cabinet dentaire est souvent un terrain de jeu pour scénario érotique. « On voit des assistantes représentées en bombes sexuelles avec les seins quasi à l’air, en jupe très courte. Le patient a les yeux qui sortent des orbites et la bave aux lèvres. Mais on trouve aussi ce rapport érotique entre le dentiste femme et le patient homme, où ce dernier est tellement séduit qu’il en oublie presque la douleur. C’est très amusant », s’enthousiasme l’expert.

Et maintenant ?

« Aujourd’hui, le praticien serait illustré de façon similaire aux représentations sérieuses du XXe siècle, assure Pierre Baron. Si le matériel s’est beaucoup modernisé, il y a très peu de différence avec cette époque. » Le dentiste pourrait cependant troquer sa blouse blanche pour un uniforme couleur pastel ou à motifs fleuris, « pour mettre le patient plus à l’aise ». Ce dernier, parfois assis sur les tableaux du XXe siècle, serait désormais allongé. « Les fauteuils modernes sont beaucoup plus ergonomiques et confortables ». Et, bien sûr, le praticien, qui à l’époque s’exposait le visage nu, serait à présent vêtu d’un masque. « Dans les années 80, avec l’apparition du sida, on s’est aperçu de la dangerosité du fait de travailler sans masque pour le chirurgien-dentiste ». En 2021, il y a fort à parier qu’il serait représenté le visage à moitié camouflé par une visière et une charlotte.

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