18 janvier, parc de Choisy, zéro degré. Une dizaine de jeunes hommes vêtus de maillots noirs sautillent sur la pelouse pour se réchauffer en attendant l’arrivée de leurs adversaires. Il est 21 heures et, comme tous les mardis, Les Dentistes de la Favela se réunissent au parc interdépartemental des sports Paris Val-de-Marne à Créteil. « Une fois par semaine, nous jouons au sein de la FSGT, une très vieille organisation multisportive à laquelle nous sommes inscrits. Elle trouve les terrains, organise les championnats et s’occupe des classements, des montées et des descentes », explique Vincent Bourrasset, chirurgien-dentiste en région parisienne, qui gère le club avec son ami Romain Blanc, praticien lui aussi. Ce soir, les deux hommes et leurs amis affrontent les « All black ». Ils ne les ont encore jamais rencontrés. Ironiquement, les joueurs, qui arrivent avec dix minutes de retard, sont tout de rouge vêtus.

« C’est amateur ici, pas de pression », s’amuse Vincent qui a repris Les Dentistes de la Favela il y a maintenant onze ans.

« Ce n’est pas nous qui avons créé le club, mais un autre groupe d’étudiants en odontologie, raconte-t-il. Beaucoup de matchs avaient lieu à Colombes, ce qui était trop loin de leur lieu de travail. Ils ont proposé à un de nos amis de prendre le relais. Celui-ci s’est tourné vers Romain et moi, alors étudiants à la fac dentaire de Montrouge où on jouait déjà dans l’équipe de foot. Nous travaillions à l’hôpital de Colombes et avions plein d’amis passionnés comme nous, donc on s’est motivé ! »

Ni une ni deux, Vincent, Romain et leurs copains s’empressent d’aller...

acheter des maillots chez Décathlon. Le soir même ils sont sur le terrain. «  Ça a commencé comme ça, un peu par hasard », sourit Vincent. Plus d’une décennie plus tard, « on est toujours là, même si l’effectif a changé au gré des départs et des arrivées. Cela se fait naturellement par les rencontres des uns et des autres. Les gens qui nous rejoignent sont des amis de tel ou tel joueur ou des gens de leur famille… »

Les copains d’abord

Et si à l’origine, le club était uniquement composé d’étudiants en odontologie, « être dentiste n’est pas un prérequis », assure Vincent. « C’est avant tout une histoire de copains donc on est globalement de la même génération même si nous avons accueilli le petit frère d’un ami qui a ensuite ramené les siens. Les plus âgés de l’équipe doivent être de 1984 et les plus jeunes de 93 », estime-t-il à la louche. « En tout, nous sommes une petite vingtaine et les gens qui viennent aux matchs tournent en fonction des blessures des uns et des autres mais globalement c’est toujours le même noyau dur de réguliers que vous voyez ce soir. »

Ainsi, aujourd’hui, si elle reste majoritairement composée de dentistes, l’équipe compte également l’époux d’une praticienne, un podologue et trois médecins. Et « aucune » rivalité entre dentistes et les différentes professions. Ici, on ne mange pas de ce pain-là. Pierre-Marie peut en attester. Contrairement aux autres, il n’est pas issu du milieu médical, mais s’est toujours senti bien dans cette équipe. « Ce sont des amis de Fac de ma femme. Ils étaient dans la même promo. Il y a une bonne ambiance et tout le monde est très sympa. Les dentistes et les médecins se chambrent un peu entre eux bien sûr, mais c’est très bon enfant », atteste celui qui a intégré Les Dentistes de la Favela il y a une dizaine d’années déjà.

Le mardi c’est pizza

Chez les médecins, on compte Nassim et Mathias, tous les deux gastro-entérologues, ainsi que Nicolas, oncologue. C’est le petit frère d’Alexandre, dentiste omnipraticien installé à Versailles. « J’aime bien le foot donc je me suis incrusté dans l’équipe. Après chaque match, nous allons boire un pot. Nous ne parlons pas boulot mais surtout de foot. Mais si nous sommes tous passionnés par ce sport, nous sommes surtout amis avant tout et nous nous voyons régulièrement en dehors des matchs », raconte le jeune homme de 31 ans qui se remet tout juste d’une blessure à la jambe.

Alexandre, de quatre ans son aîné, a connu Romain Blanc et Vincent Bourrasset dans sa promo d’odontologie à Montrouge. Se qualifiant lui aussi de « gros fan de foot » qui s’est « un peu calmé avec l’âge, parce qu’au bout d’un moment, d’autres priorités interviennent », il confirme les dires de son cadet. « Après une journée stressante, cette rencontre sportive et amicale permet d’oublier les soucis du boulot.Là je suis épuisé mentalement, j’ai eu une grosse journée et ça fait beaucoup de bien de se défouler. La pizza et la bière d’après aident aussi même si demain matin, ça sera difficile ! Je commence à 8 heures tous les jours. Heureusement que j’habite à 100 mètres de mon cabinet. »

Car la pizza et la bière d’après match sont une véritable institution. Hors de question de louper ce rituel. « Nous sommes un groupe de copains, donc le match importe autant que le petit moment de détente que l’on passe après », insiste Vincent. « Il s’agit aussi de reprendre toutes les calories qu’on est en train de perdre », s’amuse un joueur qui passe devant nous à toute vitesse. Car, ça court. Mais pas assez au goût de Mathias, le goal, qui ne cesse de hurler : « Plus agressifs, les gars là, faut leur rentrer dedans ! ». Avant de plonger au sol, pour tenter, en vain, d’arrêter le troisième but de l’équipe adverse. Les Dentistes, eux, en ont jusqu’ici marqué deux. Dépité, Mathias reste allongé sur la pelouse de longues minutes.

De bons perdants

Mais il s’agirait de vite se relever. L’heure tourne et il ne reste plus qu’une minute aux Dentistes de la Favela pour égaliser. Malgré l’ardeur des joueurs qui courent de toute leur force dans le froid polaire, les choses paraissent mal engagées. Le quatrième but des All Black rentre à l’instant même où sonne la fin du match.

Beaux joueurs, les perdants traversent le terrain pour aller serrer la main à leurs adversaires, l’air dépité. Mais la bouderie ne dure pas et ils retrouvent vite le sourire pour la photo de groupe. « Vous marquerez qu’on a gagné pour que je puisse montrer votre article à ma fille hein », s’amuse Nassim. D’autant qu’une défaite ce soir ne signe aucunement la fin de la saison pour l’équipe. « Il y a une sous-coupe par an et un championnat. Nous avons déjà gagné des championnats quand nous étions en division inférieure. Là, nous sommes montés en « Ligue 1« , le top niveau du créneau du mardi soir » , déclare fièrement Pierre-Marie.

Les joueurs s’affrontant chaque semaine, le championnat prend fin assez vite. Il est ensuite suivi du Challenge du printemps. une phase de poules suivie de matchs à élimination directe. « Tous les championnats participent, un peu comme la coupe de France de foot. Nous affrontons d’autres équipes que l’on ne connaît pas » , détaille Pierre-Marie. Cette année, Covid oblige, la coupe du printemps s’est muée en coupe automnale.  « On ne savait pas si le championnat allait pouvoir reprendre » , explique-t-il, avouant que son club n’a encore jamais remporté ce challenge.

La photo prise, les joueurs se pressent de se rhabiller dans le froid. Ceux qui doivent se lever aux aurores ou retrouver leur famille courent rejoindre leur voiture au parking. Les plus motivés s’en vont quant à eux, bras dessus bras dessous, vers la sacro-sainte pizza. 

Pourquoi les dentistes de la favela? « L’un des pionniers du club est parti au Brésil. Il a adoré. En rentrant, il en parlait sans arrêt et comme le groupe était composé de dentistes, ils ont décidé de l’appeler Les dentistes de la favela. Tout simplement, explique Vincent Bourrasset. Au début, ils avaient fait une faute dans l’orthographe de l’équipe et noté deux L à Favela », s’amuse-t-il. En reprenant l’équipe, Romain et lui, qui aimaient bien ce nom, n’ont pas eu envie de le changer. Pour rester fidèles à l’esprit brésilien jusqu’au bout, les joueurs arborent des maillots où s’affiche le slogan du Monde.fr, rédigé dans la même police que le célèbre quotidien, mais en espagnol. Il Mundu.br, peut-on lire ainsi sur les maillots noirs. 

Qu’est-ce que la FSGT? Le 17 novembre 1907, le Parti socialiste crée l’Union sportive, marquant ainsi la naissance du sport ouvrier en France. Sont ensuite lancées la Fédération Sportive du Travail (FST) et l’Union des Sociétés gymniques et sportives du travail (l’USSGT). D’abord rivales, en 1934, « devant les menaces fascistes et les dangers de guerre, les organisations sportives des travailleurs ne sauraient prolonger plus longtemps leur division ». Elles décident donc de fusionner. C’est l’acte de naissance de la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail). Fondée sur les mêmes valeurs, celle-ci lutte contre les Jeux Olympiques de 1936, organisés à Berlin. La même année, elle s’engage en faveur des loisirs populaires auprès de Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux sports et à l’organisation des loisirs à l’époque du Front Populaire. Au cours de la Seconde guerre mondiale, elle peut se vanter d’avoir joué un rôle actif dans la Résistance. Puis, dans les années 1945-1960, elle prend haut et fort le parti des populations locales dans les guerres d’Algérie et de Tunisie. À la même période, elle s’implique dans la rénovation des contenus de cours d’EPS à l’école avant de s’impliquer, dans les années soixante-dix, dans la démocratisation de l’exercice physique. Elle milite alors en faveur du sport féminin et des seniors. Puis, dans les années quatre-vingt, elle lutte contre l’Apartheid dans le sport en Afrique du Sud et soutient le mouvement sportif palestinien. Mais aujourd’hui, « appartenir à la FSGT n’est plus connoté politiquement », assure Vincent Bourrasset. L’engagement du club se traduit désormais par la promotion d’une vie associative fédérée et d’un « véritable service public de sport comme espace de créativités et de solidarité », fait valoir son site. 

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