L'essor des bridges collés cantilevers en céramique

Le Dr Jean-Pierre Attal anime le grand débat sur cette thérapeutique dont il est l'un des précurseurs en France. 

La rédaction, publié le 21 novembre 2022

Dentoscope : Vous présentez, sous la présidence de Michel Bartala, vendredi 25 novembre, une séance uniquement consacrée au bridge collé cantilever en céramique, thérapeutique dont on parle de plus en plus. Quand cette thérapeutique a-t-elle été introduite ?

Dr Jean-Pierre Attal

Dr Jean-Pierre Attal. © Gil Tirlet.

Dr Jean-Pierre Attal : L’introduction en France des bridges collés cantilever en céramique a été assez tardive par rapport à nos voisins européens car la première publication de Mathias Kern de l’université de Kiel en Allemagne, promoteur de cette thérapeutique, date de 1997 [1]. Toutefois notons que les cantilevers collés en métal avaient été décrits depuis bien plus longtemps [2]. Un seul exemple frappant : Botelho, enseignant à Hong Kong, définissait les cantilevers collés avec ailette métallique comme un standard de l’enseignement en prothèse depuis 1992 [3] ! Je vous conseille de lire l’article de mon ami Pascal De March [4] qui a récemment remarquablement parcouru l’historique de cette thérapeutique.

Ce qui a surpris au départ la profession c’est la géométrie mono-ailette (c’est le terme choisi en France pour désigner les cantilevers) qui est contre-intuitive a priori. On pourrait imaginer que plus le nombre de piliers sur lesquels on colle est élevé, mieux c’est. C’est pourtant l’inverse. Cela s’explique aisément maintenant. Cliniquement, la mobilité physiologique des dents supports transmet des contraintes sur les ailettes et les joints collés des bridges collés à deux ailettes (ou plus). Ce n’est évidemment pas le cas avec les bridges collés à une ailette car non seulement aucune contrainte n’est transmise par un différentiel de mobilité physiologique des dents, mais la légère mobilité inévitable de ce type de bridge aura tendance à diminuer la contrainte dès le contact occlusal.

Comment avez-vous découvert cette thérapeutique ?

C’est un peu par hasard, il y a un peu plus de seize ans. Je devais trouver un moyen de remplacer une incisive centrale sur un adolescent de 14 ans, pour lequel la largeur de l’édentement était supérieure à la largeur de l’autre centrale (Fig.1). Réaliser un bridge collé à deux ailettes, géométrie enseignée à l’époque, n’était donc pas envisageable pour des raisons esthétiques évidentes. J’ai découvert les articles de Kern qui allaient à l’encontre de tout ce qu’on m’avait appris mais ses publications étaient convaincantes. Avec l’accord de la maman du jeune patient, j’ai donc réalisé mon premier bridge collé cantilever en zirconia (Inceram-Vita). Le bridge est toujours en place après plus de seize ans. D’abord j’en ai très peu parlé car j’estimais que le recul et les preuves étaient insuffisants, mais comme les résultats à deux ans étaient déjà étonnants, j’ai décidé d’écrire un petit article (5), qui je crois est la première contribution française, avec mon ami le Dr Gil Tirlet pour présenter cette possibilité jusqu’alors inconnue en France.

Lorsque vous parlez de bridge mono-ailette en céramique vous parlez de quelle céramique ?

Les matériaux céramiques principalement utilisés sont la zircone ou les céramiques au disilicate de lithium, par exemple : Emax (Ivoclar). Pour faire simple, je préfère la zircone car sa résistance mécanique nous expose à des échecs de décollements réversibles et faciles à gérer en cabinet. Le Dr Gil Tirlet préfère le disilicate de lithium [6], essentiellement pour des raisons esthétiques et d’aptitude au collage. Il est d’ailleurs devenu le, ou l’un des meilleurs spécialistes internationaux des bridges mono-ailettes en disilicate.

Si vous ne deviez citer que deux arguments qui expliquent la longévité de ces restaurations, quels seraient-ils ?

Le premier secret de ces restaurations réside dans la préservation de la coque rigide d’émail de la dent support. J’expliquerai notamment pourquoi on peut sans problème coller une ailette sur l’émail et remplacer une dent et pourquoi il est, de façon là encore contre-intuitive, déconseillé de faire la même chose avec une dent couronnée support du cantilever. Le deuxième secret de ces restaurations est la proprioception du patient qui lui indique ce qu’il peut et ce qu’il ne peut pas faire avec son bridge, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle à la question : « Dr est-ce que je dois faire attention avec mon bridge collé cantilever ? », je réponds « Faites ce que vous pensez pouvoir faire ».

Évoquerez-vous les bridges mono-ailettes dans le cadre de l’édentement unitaire postérieur ?

Oui j’en parlerai car nous travaillons avec Gil, dans le cadre d’une collaboration institutionnelle avec les facultés de Genève (Irena Sailer), Lille (Philippe Boitelle) et Paris sur cette thérapeutique pour laquelle nous avons déjà publié deux articles récemment [7-8]. Une étude clinique de l’équipe de Mathias Kern, sur dix ans, montre des résultats prometteurs [9], ce qui pourrait nous donner de nouvelles possibilités pour les patients jeunes ou présentant des contre-indications médicales ou anatomiques à l’implantologie.

Toutefois autant pour le secteur antérieur, il y a une discussion possible sur la « compétition » entre bridge collé et implantologie, autant la supériorité de l’implantologie dans le secteur postérieur est incontestable.

 

Références bibliographiques

[1] Kern M, Gläser R. Cantilevered all-ceramic, resin-bonded fixed partial dentures: a new treatment modality. J Esthet Dent. 1997;9(5):25564.

[2] Attal JP, Tirlet G. Le cantilever : une nouvelle géométrie pour les bridges collés. Revue de littérature. Réal Clin. 2015;26(1):2534.

[3] Botelho MG, Chan AWK, Yiu EYL, Tse ETP. Longevity of two-unit cantilevered resin-bonded fixed partial dentures. Am J Dent. oct 2002;15(5):2959.

[4] Pascal DM, Anne Sophie VC, Sabine W. Il était une fois… le bridge collé en extension. Revue de littérature narrative. Inf Dent. 2021;(37):4253.

[5] Attal JP, Coudray L, Tirlet G.Bridge collé cantilever en céramique de haute ténacité assemblé à l’aide d’une colle réactive. Fil Dent. 2008;(37):3842.

[6] Tirlet G, Attal JP. Les bridges collés cantilever en vitrocéramique renforcée au disilicate de lithium. Raisons du choix et mise en œuvre clinique. Réal Clin. 2015;26(1):3546.

[7] Attal JP, Tirlet G. Le bridge collé cantilever postérieur en céramique. Partie 1. premier cas clinique présenté après 10 ans de recul clinique. Inf Dent. 2022;104(34):1824.

[8] Attal JP, Tirlet G, Caussin E, François P, Boitelle P, Sailer I, et al. Le bridge collé cantilever postérieur en céramique. Partie 2. Données biomécaniques et applications cliniques. Inf Dent. 2022;104(34):2634.

[9] Yazigi C, Kern M. Clinical evaluation of zirconia cantilevered single-retainer resin-bonded fixed dental prostheses replacing missing canines and posterior teeth. J Dent. janv 2022;116:103907.