« Avec la crise sanitaire, nous cherchions une solution digitale qui nous permettrait de maintenir la qualité du suivi tout en espaçant les rendez-vous en présentiel pour limiter les risques de contamination à nos patients ou nos équipes ». Comme des centaines d’autres praticiens, le Dr Waddah Sabouni, spécialisé en orthopédie dento-faciale, a finalement passé le cap du cabinet virtuel avec l’arrivée de la pandémie de coronavirus. Mais si les plateformes permettant de rencontrer les patients en ligne ont explosé en popularité ces derniers mois, cela fait déjà plusieurs années que les nouvelles technologies ont bouleversé le secteur de l’orthodontie et le suivi d’un traitement orthodontique.

« Grâce à nos solutions fondées sur un moteur d’intelligence artificielle, les professionnels dentaires peuvent repérer jusqu’à 96 observations dans la bouche d’un patient sur la base de quelques photos, et automatiser une partie du suivi de leur traitement à distance », explique Philippe Salah, président et porte-parole de Dental Monitoring.

« Le moindre problème est détecté immédiatement »

Le système fonctionne via un tableau de bord côté praticien, une application et une « ScanBox » qu’il délivre au patient pour y fixer son smartphone. « Cet outil breveté permet d’optimiser la qualité de chaque photo afin que notre moteur ait une bonne base de travail pour traiter chacun des clichés des patients. Il optimise le cadrage, la luminosité, la visibilité de chaque dent. Cela permet de suivre l’évolution du traitement à une fréquence fixée par le praticien, hebdomadaire s’il le...

souhaite. Le moindre problème est détecté immédiatement, évitant ainsi des traitements rallongés par des problèmes qui n’auraient pas été identifiés assez tôt. » Au fait de ce qui se passe dans la bouche de son patient en temps réel, le travail de l’orthodontiste n’est pas entravé par des déviations imprévues.

Cette solution de contrôle à distance offre par ailleurs un nouveau canal de communication entre les patients et le cabinet, en intégrant un système de messagerie. L’ado dont vous vous occupez oublie de porter ses élastiques ? Vous pouvez lui envoyer des notifications pour vous rappeler à son bon souvenir et le guider tout au long du protocole.

En complément, une solution proposée en amont du traitement orthodontique permet à l’orthodontiste de proposer des consultations virtuelles à ses patients, nouveaux ou pas. « Le système d’intelligence artificielle permet d’aider le praticien à décréter si un traitement peut démarrer ou s’il vaut mieux attendre encore un peu avant un premier rendez-vous en cabinet. »

Un besoin de formation ?

Mais ces nouvelles technologies ne s’adoptent pas du jour au lendemain. Elles s’apprivoisent progressivement. « C’est assez disruptif. Nous accompagnons les praticiens dans l’installation de ces solutions qui, même si elles sont intuitives, demandent un changement d’état d’esprit et l’engagement de toute l’équipe clinique. Nous proposons une mise en place sur mesure à chaque cabinet », développe Philippe Salah, dont l’entreprise s’apprête par ailleurs à proposer la possibilité de suivi virtuel des patients multi-attaches, et de fixer des objectifs cliniques pour jalonner précisément chaque plan de traitement orthodontique. « Le bouleversement est encore plus profond. L’orthodontiste pourra par exemple contrôler l’activité de l’arc à distance et décider de donner rendez-vous à son patient au bon moment. On gagne en temps et en agilité sur la gestion du traitement. C’est révolutionnaire », se félicite-t-il.

De son côté, le Dr Sabouni utilise depuis le début de la pandémie une solution numérique de traitement orthodontique qui n’a nécessité aucune formation. « C’est tellement simple », s’enthousiasme-t-il. « Dans mon cabinet virtuel je peux inviter mes patients, qui ont l’application sur leur téléphone, à des rendez-vous de consultation à distance. » Au sein de ce système, une solution de surveillance « me permet d’accéder chaque semaine à des photos pour voir l’adaptation des gouttières et l’alignement de la position des dents. À chaque fois que le patient prend un cliché de sa bouche, je reçois un message. J’ai accès au suivi de l’ensemble des photos, ce qui me permet de comparer l’avant et l’après. À partir de quoi, j’envoie des messages à mon patient pour lui dire que tout va bien ou, s’il y a un problème, planifier un rendez-vous, virtuel ou physique si son cas le nécessite ».

La solution privilégiée par le Dr Sabouni ne bénéficie, elle, d’aucun système d’intelligence artificielle. Ce qui « nécessite une surveillance un peu plus régulière mais me permet justement de garder le contrôle ». « Pour moi, on ne peut pas faire confiance à une machine permettant aux gens de travailler à notre place. Je préfère un système où le praticien passe le même temps de contrôle, mais en virtuel, pour diminuer la prise de risque, explique l’orthodontiste. L’idée, c’est de maintenir le niveau de qualité et de diminuer la fréquence des rendez-vous avec les patients. Avant la Covid, on les voyait tous les mois au cabinet. Aujourd’hui, grâce à ce système, je vois des patients toutes les semaines de façon virtuelle mais trois fois moins physiquement », insiste-t-il.

Un gain de temps appréciable pour les deux parties

Et, intelligence artificielle ou pas, les patients sont très contents, assurent Philippe Salah et le Dr Sabouni, qui ont tous deux reçu de nombreux retours enthousiastes. Les patients sont désormais beaucoup plus motivés et rigoureux avec leur traitement orthodontique, assure le praticien. « Ils savent qu’ils ont désormais un contrôle toutes les semaines et veulent nous montrer qu’ils ont bien travaillé. »

Philippe Salah évoque quant à lui un « parcours patient réinventé ». « Souvent les patients doivent se dépêcher après le travail pour récupérer l’aîné à l’école, l’emmener voir l’orthodontiste, et repartir en vitesse emmener le petit deuxième à son cours de tennis. Ne pas à avoir à courir sans arrêt, c’est une expérience vraiment favorisée pour le patient ». Et qui dit gain de temps pour le patient, dit gain de temps pour le praticien et plus de place dans son planning.

« Si vous savez exactement ce que vous allez devoir faire en bouche à tel patient, si vous n’avez pas un rendez-vous « inutile » de contrôle qui se conclura par un : « tout va bien, à la prochaine fois », si vous pouvez optimiser tout ça… vous gagnerez du temps fauteuil et pourrez alléger votre agenda », développe l’expert.

« Moi j’aime voir les gens »

À partir de là, à chaque praticien de voir s’il préfère profiter de ce temps libre ou élargir sa patientèle. Du temps en plus pour s’adonner à ses loisirs ou acquérir de nouveaux patients, le Dr Alain Vigie du Cayla, orthodontiste à Obernai (Alsace), n’en veut pas. « J’ai 63 ans, je fais à l’ancienne. Recevoir mes patients à distance m’éloignerait d’eux. Je n’ai pas envie de scruter mon écran d’ordinateur pour voir une liste de noms défiler, explique-t-il. Les réunions Zoom, ça ne m’amuse pas du tout. Un système comme ça, c’est bien pour quelqu’un qui est submergé de patients et ne sait ne pas comment les caser », poursuit le praticien, loin d’être technophobe pour autant. « Je suis passionné de numérique, j’ai un laboratoire dans mon cabinet et un prothésiste formé. Je donne de nombreuses conférences… Le suivi à distance c’est passionnant, je me suis beaucoup renseigné dessus. Mais, personnellement je ne peux pas ».

« Peu importe » qu’on argue que c’est le futur de la médecine. « J’aime suivre mes patients. J’en ai qui viennent de Paris pour me voir car c’est moins cher en province ou qui rentrent en Alsace pour rendre visite à leur famille et font d’une pierre deux coups en s’arrêtant dans mon cabinet, s’enthousiasme-t-il, ravi d’avoir des gens qui viennent de loin ». « Je n’ai pas envie de lorgner la France pour développer mon marché. Ce n’est plus mon métier. Moi j’aime rencontrer les gens et discuter avec eux… », conclut le praticien, qui a besoin de voir ses patients en trois dimensions pour « justifier » ses honoraires.

Quelle place pour l’orthodontiste dans tout ça ?

Mais quels que soient les aspirations et les modes d’exercice de chacun, la révolution digitale est en marche et rien ne semble pouvoir l’arrêter : le cabinet d’orthodontie digital s’impose de plus en plus comme la norme. « L’idée, même après la Covid, c’est de profiter de ces technologies pour assurer la qualité et prendre moins de risque. Ce virus nous a appris à travailler différemment pour nous apporter une meilleure qualité de suivi en profitant d’outils digitaux qu’on avait déjà à disposition mais qu’on ne savait pas utiliser », explique le Docteur Sabouni, convaincu qu’il faut « tester avant de se faire un avis ». Mais, pour le professionnel dentaire, l’éternel débat entre l’homme ou la machine n’a pas lieu d’être. Aucun robot ou logiciel ne pourra jamais remplacer l’orthodontiste et le « rendez-vous physique au cabinet ». Le digital n’est pas là pour se substituer au monde réel, assure-t-il, arguant par ailleurs que « ce n’est pas ce que l’on cherche ».

L’orthodontiste gardera un rôle primordial puisqu’il est, et restera, l’unique maître à bord. C’est lui qui assure le diagnostic et le plan de traitement orthodontique. Il est « le seul responsable de la réussite du plan de traitement de son patient jusqu’à la fin », insiste le Docteur Sabouni. Le seul à décider du ratio échanges réels ou virtuels, en fonction de ce qu’il estime nécessaire. « Il n’y a pas de règle. C’est l’orthodontiste qui décide du meilleur protocole à suivre et comment utiliser les outils digitaux à sa disposition pour assurer un suivi de qualité pour le patient. »

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