Parmi les victimes figure Sophie-Charlotte (1847-1897), Duchesse d’Alençon et sœur de Sissi, Impératrice d’Autriche. Son corps est l’un des plus carbonisés. Au lendemain de l’accident, vers midi, une trentaine de corps n’ont toujours pas été identifiés.

Identifier les victimes grâce à leurs dents

C’est alors que le consul du Paraguay a l’idée de solliciter les dentistes des personnes décédées. Trois praticiens sont convoqués : Dr Charles Godon, Dr Isaac Davenport, dentiste américain installé dans la capitale, et le professeur Ducourneau, enseignant à l’Ecole odontotechnique de Paris.

Le Dr Davenport, dentiste de Sophie-Charlotte, apporte la fiche dentaire de la Duchesse au dossier. Dix-sept consultations échelonnées sur deux années y sont répertoriées, la dernière ayant eu lieu le 15 décembre 1897. Il réussit à identifier son corps – le procès-verbal de décès est avalisé par la justice. C’est une première en France.

Cinq cadavres, cependant, n’arrivent pas à être reconnus. Le travail des praticiens sera relaté la même année, au 12e Congrès international de Moscou, par le dentiste cubain Amoëdo y Valdes, dans sa présentation : « La mission des dentistes dans l’identification des cadavres de la catastrophe du Bazar de la Charité ».

Une thèse pionnière de l’odontologie médico-légale

L’année suivante, Oscar Amoëdo y Valdes, à 35 ans, obtient le titre de docteur en médecine en soutenant une thèse intitulée L’art dentaire en médecine légale. Les expériences de ses confrères sur le terrain et ses connaissances le conduisent au succès.

Le Pr Brouardel, auteur de la fameuse loi de 1892 qui confère un vrai statut au chirurgien-dentiste, préside le jury. Il qualifie ainsi le travail du candidat : « Ce n’est pas une thèse, mais un traité d’odontologie. Il a comblé de grandes lacunes qui existaient quant à l’identification médico-légale. »

Ce travail signe la naissance de l’odontologie en médecine légale. L’ensemble de la profession dentaire le reconnaît comme la référence en la matière. Des développements importants sont consacrés aux techniques d’identification, aux morsures, ou bien encore à l’usure des dents après la mort. L’auteur commente également la jurisprudence. Cinquante-deux observations pratiques concluent l’étude.

Le précédent français

Dix ans plus tôt, en 1887, le fondateur de l’École dentaire de Paris (1880) et futur président de la Fédération dentaire internationale, Charles Godon proposait déjà d’intégrer l’art dentaire à la médecine légale : « Dans tous les cas où ont disparu les signes extérieurs permettant de reconnaître un cadavre, il doit être procédé à l’examen des dents ; pour cela, un dentiste devra être chargé de dresser un schéma exact de l’état du système dentaire, indiquant toutes les restaurations partielles ou totales qui auraient été faites (obturations, aurifications, dents artificielles, …ou indiquant les dents absentes et les particularités quelconques des dents présentes. ».

Présentée devant la Société d’odontologie de Paris, cette motion fut aussitôt adoptée.