La musique est utilisée dans un but thérapeutique depuis la nuit des temps. À l’époque de la préhistoire, les guérisseurs associaient rythme musical, danse et plantes médicinales. Puis, des hiéroglyphes égyptiens vieux de 3 500 ans ont illustré des incantations censées guérir la stérilité, des douleurs rhumatismales ou encore des piqûres d’insectes. Dans l’Antiquité, Aristote évoquait quant à lui « le pouvoir cathartique de la musique ». Mais, si la musicothérapie a toujours existé, il aura fallu attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale pour que ses bienfaits soient prouvés scientifiquement avec le traitement de troubles de stress post-traumatique dont souffraient certains anciens combattants. En 1944, le premier programme a vu le jour à l’université du Michigan (États-Unis). Concernant les soins dentaires, en 1960, lors d’une étude réalisée sur 5 000 patients, W.J. Gardner a montré qu’écouter de la musique au cours d’une chirurgie dentaire réduisait la douleur chez 90 % d’entre eux.

Jouer sur l’anxiété

« La musicothérapie en odontologie est pratiquée depuis longtemps en Amérique du Nord. En France, le soin dentaire ne s’est que très peu intéressé à cette pratique, l’utilisation de la musique dans les cabinets dentaires a pris le plus souvent une place de type occupationnel », explique le Dr Pierre-Luc Bensoussan, musicothérapeute et responsable pédagogique du diplôme universitaire de musicothérapie de l’université Paul Valéry Montpellier 3Et de détailler : « La prise en charge au cours de soins dentaires invasifs s’inscrit dans des objectifs thérapeutiques : diminuer la douleur et l’anxiété avant et pendant l’intervention. On pourrait avancer que l’anxiété est un facteur qui amplifie la perception de la douleur. »

« J’ai commencé à soigner en musique dès le début de mon exercice, il y a une trentaine...

d’années, témoigne quant à lui Olivier Boujenah, chirurgien-dentiste à Paris. J’ai tout de suite remarqué que ça détendait l’ambiance au cabinet, aussi bien pour mon équipe que pour les patients. Sans musique, le patient a tendance à entendre – et attendre – le bruit de la turbine ou les petits bruits de craquement. C’est vraiment très angoissant pour lui. La musique permet de combler ce vide et, psychologiquement, aide le cerveau à se concentrer sur autre chose que le soin dentaire. Elle sert à déconnecter son cerveau des petits bruits alentour. »

Mais certaines musiques telles que le hard rock ou le métal sont évidemment à proscrire. Tout comme un fond sonore à fond les ballons, qui risquerait de crisper le patient et de déconcentrer le praticien. Sans surprise, le classique est vivement recommandé.

Une baisse de cortisol non négligeable

En 2007, une étude parue dans Critical Care Med testait les effets de plusieurs types de musique sur des patients en salle de réanimation postopératoire. Résultat : grâce à l’écoute des sonates pour piano de Mozart, le taux d’adrénaline avait baissé de manière significative, ainsi que la fréquence cardiaque et la pression artérielle.

« Sur le plan neurophysiologique, la musique fournirait une libération d’hormones opioïdes telles que la morphine (Roy, Peretz, Rainville, 2008). Elle permet une activation et une régulation des émotions en lien avec des zones impliquées dans la douleur telles que l’amygdale et le cortex frontal (Koelsch, 2010, Peretz, 2010). Elle entraîne une baisse de la sécrétion hormonale de cortisol qui joue un rôle dans la plasticité cérébrale et dans la gestion du stress », abonde Luc Bensoussan.

Une autre étude réalisée sur des étudiants à Montréal confirme notre appétence pour Mozart. Pour l’expérience, les volontaires devaient préparer un entretien d’embauche en dix minutes. La moitié avec des sonates de Mozart dans les oreilles, l’autre moitié sans fond sonore. Quinze minutes plus tard, les chercheurs avaient alors constaté que les jeunes exposés à la musique présentaient un taux de cortisol bien bas plus que les autres. Ils étaient donc plus détendus.

L’effet Mozart

Mais pourquoi Mozart fédère-t-il autant ? L’harmonie de ses sonates pour piano, leur régularité ou leur tempo lent sont autant d’arguments mis en valeur par les spécialistes pour expliquer l’effet relaxant et donc guérisseur de sa musique. Outre la détente qu’elle provoque, de nombreux experts s’accordent à dire que sa musique accroîtrait notre intelligence et débloquerait notre créativité. On parle même de « l’effet Mozart ».

Mais si le compositeur autrichien semble faire l’unanimité, « la musique fait résonance avec le vécu sonore de chacun, qui est différent d’une personne à une autre, commente Céline Le Roy, musicienne, musicothérapeute et fondatrice de l’association Musico Santé. Si mon père fan de Mozart m’a frappée, ou si j’ai dû jouer du Mozart au violon dans des circonstances malheureuses, il est évident que je ne vais pas l’aimer », poursuit-elle. Musico santé a pour objectif de « promouvoir et développer des activités qui s’articulent autour de la musique, du soin, et la thérapie, par des actions de formation, information, conférence, partenariat associatif. »

« Les musiques relaxantes que l’on peut trouver dans le commerce ou en ligne sont souvent construites sur des paramètres musicaux similaires : sons électroniques ou électroacoustiques à fréquences très basses, notion de tempo peu présente et une enveloppe sonore où les timbres ne sont pas identifiés. D’autres musiques sont plus acoustiques et souvent un seul instrument est joué (ex : flûte en bambou). Le jeu musical y est improvisé dans un style rubato (1) », développe le Dr Pierre-Luc Bensoussan.

Prendre en compte les goûts du patient

Cependant, tout le monde n’est pas nécessairement amateur de la musique d’ascenseur. « Personnellement, certaines musiques dites relaxantes m’agacent profondément. Tout dépend du contexte et du vécu de chacun », témoigne Céline Le Roy.

Aussi, avant d’appuyer sur le bouton « play » dans votre salle de soins, prenez le temps de demander au patient son avis. C’est ce que fait toujours le Dr Boujenah. « Grâce aux nombreuses plateformes musicales qui existent aujourd’hui, on a le choix pour répondre à la demande. Les patients les plus jeunes sont ceux qui osent le plus imposer leurs goûts. Certains arrivent même avec leurs propres écouteurs et mettent la musique à fond dans leurs oreilles pour ne pas entendre la turbine », s’amuse le praticien.

Mais pour Pierre-Luc Bensoussan, le casque n’est pas une bonne idée, le risque étant de noyer les consignes du praticien dans le bruit ambiant. « Le dispositif matériel le plus simple est une diffusion à travers une bonne enceinte près du patient afin que celui – ci soit le plus immergé dans le son. »

Un praticien plus performant en musique

Au-delà de la détente directement induite par la musique, le plus important est d’aider le patient à penser à autre chose. « Pour distraire le patient, j’ai aussi installé des œuvres d’art qui défilent sur mon plafonnier. Quelques secondes après, le nom de l’artiste apparaît et le cerveau du patient est occupé à essayer de deviner de qui il s’agit. Je fais défiler cette application pendant le soin et j’ai remarqué que dès que le patient s’assoit au fauteuil, il lève instinctivement les yeux au ciel pour reprendre le petit jeu. Dès qu’il s’allonge, il déconnecte et passe à autre chose », raconte Olivier Boujenah. Ainsi, grâce à son application de plafonnier et à la musique pendant les soins, le chirurgien-dentiste promet une expérience patient complètement détendue.

Le praticien parisien attend lui-même que la musique se mette en route pour commencer son traitement. Pour lui hors de question de travailler « avec du vide ». «  La musique est présente tout le temps dans le cabinet, je ne peux pas vivre sans, insiste celui qui, dans son temps libre, joue du piano, du clavier et réalise des compositions. Mes assistantes adorent également, c’est une génération qui aime avoir un bruit de fond. Je dispose d’un laboratoire intégré, ils y ont également la musique. Dans notre cabinet, il y a différentes salles de soins et chacune a sa propre musique grâce à de petites enceintes et un compte commun sur une plateforme musicale. Je suis vraiment mélomane donc cela me stresse de travailler sans musique. »

Le Dr Boujenah n’est pas le seul à se sentir plus performant quand il travaille en musique. En 1994, une étude parue dans le Journal of Medical American Association montrait que les chirurgiens étaient plus relaxés et moins hyperactifs quand ils écoutaient de la musique lors de leurs interventions. Ce phénomène s’accompagnait d’une meilleure précision et rapidité dans les gestes.

Plus récemment, en 2020, une recherche compilant les données de 18 études internationales parues dans l’International Journal of Surgery, relevait que, dans les salles d’opération, la plupart des soignants préféraient travailler en musique classique avec, là encore, une légère préférence pour les sonates pour piano de Mozart. Une étude montrait qu’un fond sonore réduisait la fatigue musculaire. Enfin, grâce à la musique, les interventions chirurgicales ont connu une amélioration pouvant aller jusqu’à 10 % dans la rapidité et la précision concernant les réparations de la peau.

Mais, il est important de noter que les résultats semblaient favoriser la musique jouée à un volume moyen ou faible. « L’effet de distraction de la musique doit être pris en compte lorsque l’on fait jouer un type de musique fort ou à rythme élevé dans la salle d’opération », rappelait le Dr Michael El Boghdady, de l’université de Dundee (Écosse), le chercheur ayant supervisé ces recherches. Car la musique trop forte pourrait avoir des effets contreproductifs, entraînant une augmentation des infections postopératoires, notamment en raison de problèmes de communication entre les membres de l’équipe chirurgicale. Le même risque s’applique au cabinet dentaire, entre votre assistante et vous.  

Faut-il payer une redevance à la Sacem?

Si cet article vous a convaincu de passer de la musique dans votre cabinet, n’oubliez pas que vous êtes censé verser des droits à la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) pour la diffusion en salle d’attente. Dans un arrêt rendu en 2012, la Cour de justice de l’Union européenne a pourtant estimé qu’aucune redevance n’était due. Son raisonnement : les patients ne consultent pas leur praticien pour écouter de la musique mais pour se faire soigner. Par ailleurs, le nombre d’auditeurs en salle d’attente serait trop restreint pour justifier le paiement de droits. Ce à quoi, la SACEM a répondu dans un courrier adressé en novembre 2014 au Conseil national de l’ordre des chirurgiens-dentistes :« Si (…) vous persistez dans votre interprétation et incitez vos membres à refuser de solliciter une autorisation à la SACEM pour la communication publique des œuvres musicales protégées qu’ils effectuent, vous exposez ceux-ci (…) à une peine de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 € d’amende ». Le montant des droits d’auteur est calculé en fonction du nombre de chirurgiens-dentistes exerçant dans le cabinet, quel que soit le nombre de salles d’attente sonorisées. Jusqu’à deux praticiens, il s’élève en 2021 à 119,16 € HT. Un minimum de 205 € HT par salle d’attente est exigé dans le cas d’une émission sur support vidéo (TV, Youtube…). En revanche, la salle de soins est considérée comme un lieu privé. Conformément à une tolérance de la SACEM, la diffusion d’œuvres musicales dans cet espace ne donne pas lieu au paiement d’une redevance.

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