Cela n’a échappé à aucun cabinet, l’épidémie de Covid-19 a clairement perturbé l’approvisionnement des produits dentaires. Ce sont naturellement les masques qui ont été les plus touchés, qu’il s’agisse des masques chirurgicaux répondant au statut réglementaire de dispositif médical (DM) ou bien des fameux FFP2, désormais bien connus du grand public, appartenant, eux, à la famille des EPI (équipements de protection individuelle). Le ravitaillement en gants a lui aussi été compliqué, ainsi que le reste des équipements de protection.

Quand a commencé le premier confinement, en pleine urgence sanitaire et au plus fort de la pénurie mondiale, on n’oubliera pas que les stocks existants de masques ont d’abord été réquisitionnés et administrés par l’État pour fournir les établissements de santé en première ligne. Les entreprises (et pas uniquement celles de la santé) ont ensuite été incitées à importer ces produits, alors que dans le même temps, les autorités compétentes permettaient l’achat et la distribution des équivalences des normes européennes pour ces produits. « À partir de ce moment, de nombreux intermédiaires ont proposé ces produits, rappelle Céline Wurtz, déléguée générale du Comident, association professionnelle qui représente fabricants et distributeurs de matériel dentaire. »

Cette apparition d’offres “opportunistes” a obligé les sociétés du secteur dentaire à vérifier la conformité de ces dernières aux exigences de qualité et sécurité nécessaires pour assurer un niveau de protection adéquat de la santé et de la sécurité des utilisateurs. Une grande majorité des produits circulant n’étaient conformes à aucune des normes valides sur le marché français, pas plus qu’aux normes équivalentes (chinoises comme le KN95, ou américaines), réduisant ainsi les capacités d’approvisionnement pour les acteurs classiques de la filière.

Les employés des sociétés ont très souvent été rappelés, parfois même le week-end, pour réceptionner les arrivages massifs, contrôler et préparer les commandes pour les cabinets dentaires, souligne-t-elle encore. Ces changements successifs ont eu un effet contre-productif, conduisant à...

une certaine pénurie en avril-mai. « Les prix ont explosé à tous les niveaux. Et au moment où les fournisseurs du secteur dentaire travaillaient et passaient commande sur les marchés internationaux dans un contexte encore très difficile nécessitant d’avancer des sommes importantes, l’Agence nationale de santé publique, elle, approvisionnait gratuitement les praticiens libéraux via les pharmacies. »

Système D dans les cabinets

Pour ce qui est des gants, « la consommation mondiale était, avant la Covid-19, proche de la capacité maximum des usines, principalement situées en Asie, précise Céline Wurtz. Alors la forte augmentation de la demande un peu partout dans le monde a provoqué une tension sur les approvisionnements et une hausse progressive des prix sur toute la chaîne. Si l’on peut monter relativement rapidement une usine de masques, cela n’est pas possible pour des gants de qualité médicale. Il en résulte de grosses tensions sur les matières premières ». Beaucoup d’autres équipements ont manqué, comme par exemple les blouses et les surblouses. « La consommation mondiale a subitement été multipliée par dix – tant par le nombre de pays demandeurs que par le nombre de demandes au sein de ces pays. Or, nombre de ces produits sont fabriqués dans des usines qui se sont tournées, en pleine crise, vers la production de masques », renchérit la déléguée générale du Comident. Le redémarrage lors du premier déconfinement a été compliqué. « Mais les entreprises du secteur dentaire ont réagi. Elles ont tout fait pour atténuer les effets de la crise pour les chirurgiens-dentistes et prothésistes dentaires », assure-t-elle.

« Désormais les approvisionnements sont plus réguliers, même s’ils restent ponctuellement difficiles pour certaines références. La crise n’est pas encore terminée. » Au sein de son « club assistante dentaire » qu’elle anime sur Facebook, Marilyn Michel, assistante à Bordeaux, a recueilli de nombreux témoignages : des coups de gueule mais aussi des tas d’astuces, des élans de solidarité. « Dans plusieurs endroits, comme les Landes ou du côté de Grenoble, des assistantes se passaient les coordonnées de couturières du coin, à qui chacune commandait une vingtaine de surblouses en tissu. Et leurs cabinets investissaient dans une machine à laver et un sèche-linge ! J’ai également partagé le patron d’une surblouse qu’une chirurgienne-dentiste avait confectionné elle-même. Des solutions de bon sens, avec un impact écologique pertinent d’ailleurs, ont émergé. Partout en France, les gens se partageaient leurs bons tuyaux. On a eu recours au système D. Et puis, on en est revenu aussi aux circuits courts, marchés et producteurs locaux. »

« Les approvisionnements sont plus réguliers, même s’ils restent ponctuellement difficiles pour certaines références. La crise n’est pas encore terminée. » Céline Wurtz

Du nez et de la bonne gestion des stocks

Le Dr Guillaume Gardon-Mollard, installé à Tours, n’a, lui, pas connu la pénurie, et pour cause : sentant le vent venir, il a constitué son stock de réserve en EPI un mois avant tout le monde. L’auteur du blog thedentalist.fr a eu du nez, même si la réalité a largement dépassé ce qu’il avait imaginé. « Quand l’épidémie a commencé en Asie, je me tenais informé tous les jours, pour ne pas dire heure par heure. » Le praticien contacte l’Agence régionale de santé pour connaître les recommandations et les éventuels équipements mis à disposition des soignants. On lui rit presque au nez. Alors, dès que le virus arrive en Italie, il déclenche son propre plan d’attaque. « J’ai contacté le fournisseur local de mon père médecin, en Auvergne, pour lui passer commande de masques FFP2. » Mettant en place avant tout le monde les mesures barrière au cabinet, il ôte les magazines de la salle d’attente, s’abstient de serrer la main de ses patients, leur demande de bien vouloir se laver les mains, et dispose des bouteilles de gel hydroalcoolique un peu partout dans le cabinet. « Mes patients étaient un peu surpris, voire sceptiques, mais plusieurs m’ont confié ensuite, lorsque je les ai revus au déconfinement qu’ils avaient pensé à moi pendant ces deux mois. Je crois que j’ai gagné des points de confiance sur ce coup-là ! »

Mi-mars, à la fermeture des cabinets, il en profite pour faire son inventaire. « Les spéculations allaient bon train, on parlait de l’obligation de porter des visières, des surblouses, d’installer des assainisseurs d’air… Moi, en me basant, je crois, sur les bons leviers, j’ai appliqué la stratégie de réduction du risque, sans viser sa suppression, qui est à mon sens impossible. » À la réouverture en mai, son cabinet a redoublé de vigilance : les poignées de portes sont régulièrement décontaminées, les messages d’accueil sur le répondeur et les mails de confirmation de rendez-vous, modifiés, en incitant les patients à ne pas venir en cas de symptômes ou à venir non accompagnés et masqués. Mais jamais il n’a manqué de matériel de protection.
Quant au Dr Stéphane Simon, coresponsable scientifique du congrès de l’ADF, il fait partie de ceux qui au tout début de la crise, ont pu se trouver dans la situation de commander dix boîtes de gants et de n’en recevoir que deux, ou bien d’une autre marque… « Pour les masques, les fournisseurs ont un peu subi la double peine : ils ont d’abord dû en donner aux hôpitaux, mais lorsque le législateur a autorisé une tolérance sur les normes (comme le KN95 chinois) jusqu’au 31 août, je sais que certains ont ensuite dû brûler des stocks de masques, se souvient-il. C’était un peu la guerre, il faut bien le dire, il s‘est passé des choses folles. J’ai appris que les transporteurs devaient par exemple éviter que leurs avions fassent escale aux États-Unis où l’on a constaté des vols de fret ! » Mais il considère s’en être bien sorti, précisément grâce aux principes de gestion des stocks dont il fait la promotion lors de séances de formation dédiées (voir encadré).

Stock bien géré : une question d’équilibre

Marilyn Michel et le Dr Stéphane Simon

Le Dr Stéphane Simon, chirurgien-dentiste à Rouen et Marilyn Michel, assistante dentaire à Bordeaux animent en duo une formation e-learning consacrée à la gestion des stocks du cabinet dentaire. Les trois grands principes pour viser l’équilibre (entre le trop et le trop peu) s’articulent de la façon suivante :

  1. Connaître la valeur et la teneur de son stock
    « Pour cela, il convient de recourir fréquemment à un inventaire », explique le Dr Simon qui se réunit tous les quinze jours avec son assistante. « Ne pas hésiter à inclure dans ces petites réunions fréquentes l’équipe entière, jusqu’à la personne en charge du ménage », conseille Marilyn Michel.
  2. Bien connaître son activité afin d’identifier les valeurs seuils
    L’utilisation d’un logiciel dédié permet, en situation de flux tendu de remonter la valeur seuil. Par exemple, lors du premier déconfinement, le cabinet du Dr Simon est passé à quatre boîtes de masques FFP2 au lieu de deux. « Le potentiel de ces logiciels métiers est clairement sous-estimé », insiste Marilyn Michel.
  3. Gérer le stock au quotidien
    « Autrement dit, dès réception du matériel, l’étiqueter et le passer au scanner, détaille le Dr Simon. Dans mon cabinet, dès qu’on passe sous le seuil, un premier bordereau est édité et le dernier jeudi de chaque mois, la commande est dispatchée auprès de chaque fournisseur. »

    Cette formation, destinée aux assistantes dentaires, est disponible sur le site : www.omni-academie.fr

« Qu’on nous interdise de rapporter une marge Covid-19 sur nos tarifs est incompréhensible. » Dr Stéphane Simon

Mises en conformité

Certes, les produits les plus touchés ont été les EPI, mais pas que. « J’entends parler de rupture de stock ou de difficultés d’approvisionnement sur les produits d’éclaircissement. Mais je préfère cela plutôt que sur du ciment ou du fil de suture ! », commente le Dr Gardon-Mollard. Il serait question aussi de certains instruments de dévitalisation.

« La France est le pays qui a le plus rapidement et fortement repris son activité dentaire. On peut s’en féliciter collectivement !, se réjouit Céline Wurtz. Néanmoins certaines usines ne fonctionnent pas encore à plein régime partout dans le monde, ce qui limite parfois les quantités disponibles sur des produits pourtant classiques. Par ailleurs, la plupart d’entre eux ont le statut de DM et connaissent actuellement des modifications car la réglementation européenne les concernant vient d’être révisée. Ces changements, nécessaires, sont mis en place progressivement. Ceci provoque des ruptures temporaires indépendantes de la Covid-19 mais qui peuvent être prolongées par des délais amplifiés durant cette période de mise en conformité. Ce Règlement européen, entré en vigueur le 26 mai 2017, entrera en application le 26 mai 2021. Ces mesures ont un impact sensible sur les coûts de fabrication et de distribution. » On sait que dans le même temps, les transports subissent encore de grosses difficultés. « Les confinements ont contribué à accroître considérablement le nombre de colis livrés à des fins privées et professionnelles, indique-t-elle. Les transporteurs étaient déjà en tension avant cette crise. Le déséquilibre entre l’offre et la demande a ainsi empiré, entraînant une baisse de la qualité de service et une hausse des prix. »

« La colère est là : qu’on nous interdise de rapporter une marge Covid-19 sur nos tarifs est incompréhensible, explique le Dr Simon. Nous vivons une situation tout à fait inédite et l’on peut comprendre le phénomène de culbute du prix, qui se répercute d’un maillon de la chaîne à l’autre. Nous comprenons que les fournisseurs et fabricants doivent jouer avec le principe de l’offre et la demande. Mais alors, pourquoi refuser ce droit aux chirurgiens-dentistes ? ».

« Ma coiffeuse me fait bien payer un forfait Covid-19, renchérit Marilyn Michel. Toutes les structures ont investi pour la protection du personnel et des patients dans le but d’assurer la continuité des soins. Mais, et je citerais le Dr Sophie Dartevelle, présidente de l’UFSBD (Union française pour la santé bucco-dentaire) : “Quel message a-t-on fait passer à la population en imposant la fermeture des cabinets dentaires pendant deux mois ? Que les soins dentaires sont non essentiels ? Un forfait Covid-19 pourrait valoriser l’effort déployé dans nos cabinets” ».

Ne pas surstocker et savoir changer de marque

Le Comident appelle à « donner autant que possible de la visibilité sur les approvisionnements souhaités ou les besoins d’équipements aux partenaires ». Autrement dit : en achetant de façon régulière, en ne gardant qu’un petit stock de sécurité (une à deux semaines d’activité), et surtout, en ne faisant pas de surstock. « La ruée sur certains produits induit la pénurie qu’elle essaye d’éviter. On l’a vu avec le riz ou le papier toilette. Pour les EPI, les prix d’achat sont en train de baisser, ce qui conduit à une baisse des prix de vente quand ces produits arrivent en France. Il ne faut donc pas forcément surstocker. Il faut également, dans ce contexte, savoir changer de référence quand celle dont on a l’habitude n’est pas disponible », recommande Céline Wurtz qui pointe par ailleurs la nécessaire vigilance à maintenir quant à la conformité des produits aux normes de sécurité et de performance. « La question de la qualité reste cruciale. Le 12 novembre dernier, la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) a indiqué que 73 % de 180 gels hydroalcooliques analysés ont été déclarés soit non conformes (38 %) soit non conformes et dangereux (35 %). À cet égard, le Dr Stéphane Simon, se souvient avoir reçu pendant le premier déconfinement un paquet de masques entièrement étiqueté… en chinois.

Cet article est réservé aux abonnés.