1. Penser global

L’approche globale, question de philosophie

Le fondement de la séance longue, c’est l’approche globale du patient, autrement dit la prise en charge totale de sa bouche, depuis la prophylaxie et le soin, jusqu’à la « maintenance préventive ». La formule est du consultant Robert Maccario. Pour le fondateur du groupe Efficience dentaire, le regroupement des actes constitue en effet le socle de la pyramide organisationnelle du cabinet dentaire*, sa partie invisible mais essentielle. « C’est le seul comportement éthique et responsable au sein d’un cabinet moderne. » Pourtant, en France l’approche globale ne serait, d’après lui, pas encore ancrée dans les mœurs. « Depuis trente ans, on apprend au dentiste français à résoudre les problèmes un à un. Contrairement au Canada, par exemple, où deux universités proposent une formation sur la prosthodontie. Les praticiens y étudient le diagnostic global… Ce qui devrait être une évidence ! Car cela impose aux praticiens une gestion de l’occlusion dans son ensemble, bien plus logique et efficace. » La médecine française est encore trop curative et non préventive. Les barrières culturelles restent très solides concernant les connexions intra et interprofessionnelles, renchérit le Dr Mehdi Debarnot, installé à Vienne (Isère). « Le cabinet dentaire DOIT être animé par ce...

principe de globalité, je considère que c’est même une faute de ne pas penser ainsi. » Deux, trois heures… Les séances longues du cabinet du Dr Thierry Page à Angoulême s’étendent parfois jusqu’à cinq heures. Et il en programme une presque toutes les semaines. « Je dois avouer que j’étais un peu récalcitrant au début, mais la Covid a été un élément déclencheur… » Il en est désormais un fervent partisan.

Oser le diagnostic global…

« Les Français dépensent en moyenne 370 euros par an en soins dentaires. Les patients des dentistes membres de mon réseau se voient pour leur part offrir des diagnostics qui tournent autour des 1 800 euros. Avec une moyenne d’acceptation de 1 200 euros par patient, insiste Robert Maccario. En prenant le temps de poser un diagnostic, on parvient à tripler le besoin de chaque patient. »

et le devis qui va avec

Le spécialiste de l’organisation du cabinet dentaire préconise un no limit sur les devis. Encore faut-il en proposer : « Au cours des audits que je réalise en cabinets dentaires, je constate que les dentistes soignent environ six cents patients par an et que seuls 15 % d’entre eux se sont vus offrir un devis, déplore-t-il. Les praticiens que j’accompagne en proposent cinq cent par an ». Attention toutefois à l’effet contreproductif. Parler argent de façon systématique peut parfois faire fuir les patients.

2. Savoir communiquer

Tout se joue lors du rendez-vous préliminaire. La capacité du dentiste à communiquer auprès de ses patients est le deuxième fer de lance du consultant Maccario. D’elle dépendra l’adhésion du patient. Les taux d’acceptation des devis varieraient de 40 à 65 % selon la compétence du professionnel de santé à expliquer les soins, à convaincre de leur pertinence. « On doit expliquer qu’en deux rendez-vous, dont un premier très long, l’ensemble des problèmes buccaux seront réglés, sauf aléa thérapeutique », explique le Dr Jérémy Brun, qui a consacré sa thèse à ce sujet en 2013. Lorsque l’un de ses professeurs en a parlé en cours, la remarque n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. « En tant qu’optimisateur, j’aime choisir le chemin le plus court. »

Prévoir la durée de la séance

En amont, il est fondamental de savoir combien de temps va durer la séance, même si rien n’est gravé dans le marbre tant pour le praticien que pour le patient. « Il doit comprendre pourquoi je vais le garder cinq heures, explique le Dr Page. Cet aspect doit être évoqué lors du rendez-vous préalable, par l’assistante puis par moi-même, lorsque je mets en exergue les problèmes à traiter et les solutions. » Le principe est de ne jamais donner plus d’un rendez-vous à l’avance.

3. Tact et mesure

Alterner séances longues et séances courtes

Le principe est à appliquer avec tact et mesure. Évidemment, une journée de travail ne peut pas être exclusivement composée de séances longues. Tout est question de bon sens. D’abord parce qu’il y a des temps cliniques à respecter. « Certains actes nécessitent une certaine temporisation, comme l’endodontie. Il serait absurde de réaliser deux actes d’endo. complexes. En revanche, pour une TEE (taille ; endo. ; empreinte), il n’y a pas de raison de ne pas le faire, résume le président d’Efficience dentaire. Plutôt que de s’obséder sur la seule tenue de séances longues, il convient de se focaliser sur les heures à haut potentiel de rentabilité, et de maintenir un juste équilibre avec le bas potentiel. » Un dentiste à temps plein consacre en moyenne 2 500 rendez-vous au soin de six cents patients par an, soit 1 500 heures. L’idée n’est de réduire que de 30 % le nombre de consultations pour tomber à 1800, ce qui revient à neuf patients par jour. « Pour moi, le nombre idéal de consultations quotidiennes se situe dans cette tranche-là : de huit à douze. Et sans écarter aucun nouveau patient », conclut Robert Maccario.

Respecter sa biochronologie

Le Dr Mehdi Debarnot en est bien conscient et alterne dans sa journée de travail séances à haute intensité et séances « normales », moins consommatrices d’énergie. « Le schéma se répète tout au long de la semaine, même s’il supporte des réajustements quotidiens au gré des imprévus. »

4. Organiser son agenda

Éviter l’agenda embolisé

Le principe est de ne jamais donner plus d’un rendez-vous à l’avance. « Si l’agenda est asphyxié, il est compliqué de prendre une urgence, de modifier un plan de traitement, ou d’accueillir de nouveaux patients », constate le Dr Debarnot. Dans sa thèse, le Dr Brun consacre un paragraphe à ce qu’il nomme le « syndrome de l’agenda vide » : « Le fait que le patient n’ait pas une pléiade de rendez-vous à l’avance l’incite beaucoup moins à manquer l’un d’eux, s’il le rate : pas de rattrapage ! »

Pas d’îlotage

C’est l’histoire du bocal rempli d’abord de pierres, puis de graviers et enfin de sable. Ou de l’îlot entouré de mer. C’est cette métaphore que le Dr Brun a choisie pour identifier le petit rendez-vous placé en plein milieu de l’agenda. D’où l’intérêt de procéder par blocs horaires, les uns dédiés aux séances longues, les autres aux séances courtes. « C’est le cabinet qui doit contrôler le carnet de rendez-vous, avant les préférences horaires du patient. Effectivement, si on leur laisse le choix, il y a fort à parier que l’on se retrouve avec peu de patients dans la journée et un afflux massif après 17 heures… » Pour lui, la répartition idéale serait deux tiers à trois quarts de rendez-vous longs dans une journée de travail. « Le but est de tendre vers cette organisation, sans tomber dans le fondamentalisme, au risque de perdre des patients en route. »

Instaurer des respirations pendant le rendez-vous

Surtout si la séance est particulièrement longue. Le Dr Page compte sur son assistante pour « réhumaniser un peu le praticien. Lorsque l’on est concentré sur la technique, on peut oublier tout le reste. C’est bien quand mon assistante me rappelle à l’ordre en me disant par exemple : « Allez, Docteur, on fait une petite pause, pour que madame se repose un peu » ». La répartition idéale serait deux tiers à trois quarts de rendez-vous longs dans une journée de travail.

5. Anticiper son plateau technique

L’utilisation des bacs et cassettes

Tous les instruments et tout le consommable nécessaires à un acte opératoire sont regroupés dans un même bac. La technique est particulièrement pertinente pour les regroupements d’actes récurrents. Les cassettes composées en amont sont en effet personnalisables à l’envie.

La protocolisation des actes

En plus des bacs et cassettes, le Dr Debarnot procède également à la protocolisation des actes. « J’ai laissé mes assistantes prendre la main et ce sont elles qui ont rédigé les fiches. L’idée est de ne pas laisser s’évaporer notre savoir. La technicité de la dentisterie est telle que ces documents sont essentiels pour les nouvelles recrues. Et moi aussi, parfois je pioche dans des ouvrages pour rafraîchir mes connaissances. Cela donne des règles ; et en cas de différends au sein de l’équipe, des réponses sans appel ».

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