Comment ne pas user son corps et sa force mentale pour profiter pleinement de sa retraite… Ce peut être le but d’une carrière, mais pour la majorité des praticiens, le calcul est tout autre. Hors de question d’attendre la retraite pour s’épanouir ! Au contraire. Le métier propose des atouts pour bien avancer dans l’âge. À chacun de trouver le sien. Pour certains, la montée en compétences sera un objectif sans cesse renouvelé, d’autres se nourriront des échanges avec leurs patients pour écrire une histoire avec eux, d’autres encore apprennent à relativiser au fil des années. Désormais le métier restera à sa place et n’envahira plus l’espace privé…

Les recettes pour combattre la routine et pour conserver la motivation de soigner, en somme les recettes pour bien vieillir sont nombreuses. Il est donc bon de s’inspirer des confrères qui ont trouvé le sel de leur exercice, le genre de praticiens qui ne redoutent qu’une chose… le départ à la retraite qui les éloignera de leur passion.

Miser sur l’humain

« En réalité, mon cabinet est un prétexte pour rencontrer des gens. » À 57 ans, le fil...

rouge de la carrière du Dr Patrice Boy a toujours été le même : l’échange avec les autres. En premier lieu avec les patients « mais aussi avec les gens avec qui on travaille. Sans eux, je ne suis rien ». Sans eux, le quotidien de ce praticien installé à Blagnac serait aussi bien plus triste. Lui qui depuis trente ans ne se lasse pas d’aller travailler pour retrouver ses patients et la joie d’échanger avec eux. « C’est le sel de mon exercice, ce qui renouvelle mon quotidien et évite toute forme de lassitude. »

En dehors des murs de son cabinet, lorsqu’il croise des patients dans les rues, il ne détourne pas discrètement son chemin pour les éviter.

« Le Patrice qu’ils connaissent en blouse blanche est le même que celui qui promène son chien en short le dimanche, je reste ouvert aux autres peu importe le contexte. » Parfois même, ce passionné d’aviation titulaire d’un brevet de pilotage propose à des enfants subjugués par la décoration de son cabinet de s’envoler avec lui dans le ciel de la Haute-Garonne. « C’est une joie partagée, eux accomplissent un rêve, moi je m’éclate en partageant ce moment. Il est bon de passer au-delà des cloisons sociales établies. Je sais que peu de confrères aiment côtoyer leurs patients en dehors de leur exercice, je ne me retrouve pas dans cette posture. »

Dans ce jeu contre la monotonie, le Dr Boy détient une autre carte majeure. L’une de ses assistantes, Lætitia, a un statut particulier. Elle est également son épouse. « Oui c’est particulier, oui c’est sensible, mais ce n’est que du bonheur. Au sein du cabinet, notre relation n’est pas hiérarchique, certaines barrières émotionnelles sont très vite franchies. Travailler tous les jours avec sa conjointe est une source d’épanouissement, un moyen de dépasser les petites tracasseries du quotidien. »

Faire évoluer sa pratique

Le Dr Alain Souchet exerce à Mulhouse. Les solutions offertes par les nouvelles technologies façonnent sa pratique. Elles sont aussi la source principale de son renouvellement. « Certains confrères redoutent les évolutions numériques, pas moi ! Au contraire elles me permettent de ne pas m’ennuyer et de continuellement progresser. Sans ça mes journées seraient répétitives. »

Voilà donc un praticien de 61 ans enthousiaste pour qui le métier va connaître des jours exceptionnels. Son avenir s’annonce radieux notamment parce qu’il va s’ouvrir.

Dans cette approche, Alain aimerait tisser des liens avec les autres professionnels de la santé en partageant ses données. Sortir de sa chapelle (ou de son cabinet), signifie également aller voir ailleurs.

« Je n’hésite pas à dépasser mes frontières, professionnelles ou géographiques, pour continuer à apprendre. Je me rends régulièrement aux États-Unis pour assister à des conférences, je lis beaucoup, je reste en veille constante et j’échange avec les laboratoires de recherche. Cela me permet d’anticiper les changements et de prendre de la hauteur. »

Le Dr Souchet travaille au cabinet environ 35 heures du lundi au jeudi. Ces journées sont intenses et l’organisation de son cabinet décuple sa force de frappe. « Aujourd’hui tout le monde veut une prise en charge immédiate. La perte de temps devient insupportable. » Pour gagner en réactivité, il s’appuie une nouvelle fois sur les nouvelles technologies. Grâce à son serveur informatique, il consulte l’ensemble des données sur son ordinateur personnel. « Travailler de chez moi ? Cela ne me dérange pas du tout, au contraire. Je gagne en confort et je suis plus proche de ma famille. Le calvaire serait de devoir retourner au cabinet pour consulter des documents… cela me semble d’un autre temps ! »

 Apprendre à relativiser

« Mon éthique n’a pas évolué au profit des opportunités pécuniaires offertes par le métier. Je ne cours pas après l’argent. » Ce praticien de 61 ans n’oublie pas qu’une vie est vite passée et que, la perdre à la gagner, n’est pas un bon calcul. Le Dr Éric Le Guédard installé à Saint-Brieuc n’a jamais souhaité « utiliser son métier pour devenir milliardaire mais pour prendre du plaisir à travailler ».

Une volonté accentuée depuis un accident survenu en 2011. Le 30 septembre, alors qu’il est seul au cabinet durant sa pause méridienne, notre professionnel est foudroyé par une douleur dorsale. Il s’écroule au sol. Pris en charge, il est immédiatement conduit à l’hôpital. Il y restera soixante jours dont dix-huit dans le coma. « Une dissection de l’aorte. 80 % des cas meurent avant d’être pris en charge. Moins de 10 % ne survivent pas à l’opération. Je suis un miraculé. J’ai compris la chance que j’avais de vivre, d’exercer mon métier, d’être avec mon épouse. J’ai donc pris le parti de ne plus me plaindre. »

Aujourd’hui, lorsqu’il reçoit des patients qui se laissent aller aux lamentations, il déboutonne son col de chemise et leur montre un fragment de ce qu’il appelle « son alien, ma cicatrice, héritage de cet épisode douloureux. C’est une manière de les faire relativiser sur notre condition. Nous avons tous notre part de chagrin ou de souffrance, mais nous restons très protégés. Aujourd’hui la mort m’angoisse moins, je suis devenu plus philosophe. »

Depuis son accident en 2011, Éric a revu son emploi du temps. Il travaille du lundi au samedi mais seulement trois après-midi échelonnées dans la semaine ce qui lui permet de toujours avoir « des lendemains cool » lorsque ses journées sont complètes. « J’habite à dix minutes à pied du cabinet, je prends dix semaines de congé par an. J’apprécie mon rythme actuel, je ne me lève pas en calculant les jours qui me séparent de la retraite. Le métier a évolué mais il ne m’a jamais lassé, j’espère le pratiquer le plus longtemps possible. »

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