Il y a peu à parier que des flopées de vocations de chirurgien-dentiste soient nées à la sortie d’une salle obscure, tant la représentation de la profession au cinéma est (généralement) peu reluisante.

Le Dr Antoine Richet acquiesce. Cinéphile et étudiant à l’école dentaire de Clermont-Ferrand, il fréquente assidûment les cinémas locaux et y rencontre celui qui deviendra son directeur de thèse. Thèse qu’il consacre, tout naturellement, en 2002 aux représentations des praticiens dentaires dans le septième art. « À partir des années 2000, il me semble que l’image du dentiste devient un peu plus positive », analyse-t-il. Sans pour autant revêtir la cape de super-héros, la profession joue le rôle d’indicateur de stabilité. Par exemple en l’an 2000 dans Mon voisin le tueur de Jonathan Lynn, Matthew Perry campe un praticien canadien à la vie bien tranquille dont la routine se trouve chamboulée par l’installation d’un nouveau voisin bien...

dérangeant…

Plus amusant : trois ans plus tard, le dentiste de dessin animé du Monde de Nemo suscitera les réactions indignées du public en raison de son hygiène douteuse dans une scène où il passe des toilettes à la bouche du patient sans passer par la case  » savon « .

Trois visages

Le Dr Marc-Gérald Choukroun, orthodontiste formé à la psychanalyse et titulaire d’une maîtrise de psychologie, a identifié trois représentations récurrentes de la figure du dentiste au cinéma.

1- Premier champ sémantique : l’image sociale de richesse.

L’art dentaire est utilisé pour indiquer que le personnage est quelqu’un qui a trouvé un bon créneau pour gagner beaucoup d’argent, qui a bien réussi dans sa vie. Dans Les Visiteurs, Béatrice de Montmirail (Valérie Lemercier), aristocrate déchue de sa fortune est mariée à un dentiste, ce qui lui permet de continuer à vivre dans l’aisance. S’il n’a aucun titre de noblesse, Jean-Pierre Goulard offre au moins à sa femme un niveau de vie à sa hauteur.

2- Le sadisme.

Il est indéniable que beaucoup de personnes ont vécu de mauvaises expériences sur le fauteuil. Lorsque le patient-spectateur choisit par exemple de regarder le film d’horreur The Dentist de Brian Yuzna (1996), un mécanisme de projection (de sa phobie) s’instaure : « Ce n’est pas moi qui suis craintif, mais l’autre qui est sadique, explique le Dr Choukroun. C’est le principe du bouc émissaire. Pour comprendre, il faut remonter jusqu’au rôle symbolique de la bouche, première étape dans le développement du rapport à l’autre. Le plaisir que ressent d’abord le nourrisson en tétant le sein de sa mère est vite contrarié par une frustration au moment du sevrage. Toute la dépendance de l’individu à l’autre s’exprime alors dans une ambivalence entre l’amour et la haine. Au-delà d’une réalité physique bannie par les produits anesthésiques, le patient a peur de retrouver cette émotion violente réfugiée dans son inconscient. On le constate tous les jours dans nos cabinets lorsqu’un patient commence à gémir alors que nous n’avons touché que sa gencive. »

3L’arracheur de dents.

Enfin, le cinéma joue aussi, bien que moins fréquemment que dans la peinture, sur l’image historique de l’arracheur de dents.  » Cette allégorie joue sur l’inconscient collectif du bonhomme qui arrache les dents sur la place publique. Ce n’est finalement qu’au XVIIe siècle que le soin dentaire a commencé, et la mise en œuvre véritable ne date que du XVIIe siècle. Le livre de Pierre Fauchard, Le chirurgien-dentiste ou traité des dents reste proche du soin d’aujourd’hui « , note le Dr Choukroun.

Dans Les Visiteurs, là encore, les chicots de Jacquouille la Fripouille (Christian Clavier) cristallisent le poids des siècles quand celui-ci se retrouve sur le fauteuil du mari de la descendante de Frénégonde. Avant de découvrir  » l’antidote contre le pourrissement  » (merci la pâte à dent !).

Is it safe ?

Certes, dans le passé, des générations de patients ont pu vivre des scènes très traumatisantes dans un cabinet dentaire. « Il fut un temps – pas si lointain – où l’on pouvait attacher les enfants récalcitrants, leur mettre des claques », rappelle le Dr Choukroun. Qu’auront-ils alors ressenti face à la scène anthologique de torture de Marathon Man (John Schlensinger, 1976) ? Laurence Olivier met tout son talent au service de son rôle de dentiste nazi tortionnaire. « Ce film a d’autant plus d’impact qu’il imprime une réalité pour certaines personnes, laquelle se trouve démultipliée. Car la douleur est doublée du sadisme fantasmé du « praticien ». La manifestation du souvenir du trauma se trouve ainsi légitimée. »

Mais lorsque le sadisme du dentiste ou la douleur du patient sont tournés à la dérision, cela donne de mémorables scènes de comédies. Mister Bean ou Charlot bien avant lui ont su saisir l’opportunité de dédramatiser les douloureuses consultations. « Comme la situation dentaire, potentiellement dangereuse, n’a finalement pas de conséquence fâcheuse, on peut s’identifier à la personne sur le fauteuil », décrypte encore le Dr Choukroun. Et donc se laisser aller au rire. La petite boutique des horreurs (dans sa version de 1986 par Franck Oz) mélange allègrement les genres dans une horrifique comédie musicale. Les jouissives confidences sadiques chantées par l’irrésistible Steve Martin (le dentiste), n’ont d’égales que son duo avec Bill Murray dans le rôle du patient masochiste. Ici, on joue, tout en musicalité, à se faire mal et à avoir mal… pour de faux. Le dentiste est sadique, il le danse et le chante et haut et fort, au plus grand plaisir de son patient masochiste. Dans Comment tuer son boss de Seth Gordon (2011), Jennifer Aniston porte la blouse blanche (de préférence ouverte, avec rien en dessous) s’amusant à l’envie à détourner la problématique du harcèlement sexuel (pour une fois, la femme a le pouvoir et est la harceleuse). Le dentiste est une femme, l’assistant un homme. On échange les rôles et au passage, on révèle une réalité sociétale : de plus en plus de femmes embrassent cette profession, et de plus en plus d’hommes osent devenir assistants dentaires.

Cet article est réservé aux abonnés.