Elles semblent inséparables. D’ailleurs, elles répondent à notre entretien téléphonique à deux voix, l’une ponctuant les phrases de l’autre. Le « quatre mains » n’est pas une vaine formule pour ces deux femmes dentistes : l’une, le Dr Marie Clément exerce en tant que praticienne, avec une activité centrée sur l’esthétique dentaire. L’autre, Ramla Ghazi – pourtant détentrice du même diplôme, mais en Algérie – l’assiste au fauteuil.

Ramla Ghazi est née en 1977 à Chelghoum Laïd, petit village algérien près de Constantine, d’où sa mère est originaire. Le terreau familial sur lequel elle pousse est aimant et ouvert. On y encourage les femmes à poursuivre des études, même en temps de guerre. La mère de Ramla est ainsi devenue maîtresse d’école, et ses tantes professeures de mathématiques.

Alors la question de savoir si Ramla, l’aînée de cinq filles, travaillera et gagnera sa vie, ne se pose guère. Son père, quant à lui, était en charge de dossiers sociaux à la mairie. Son grand-père paternel était infirmier auprès d’un médecin français. Mais il décède de façon précoce. Alors c’est via sa grand-mère que Ramla entretient ses premiers contacts avec le monde du soin, puisqu’elle la voit reprendre les tournées d’injections de son défunt mari chez les patients.

Le modèle Rima

Cependant, celle qui éveille réellement sa vocation pour le secteur médical, c’est Rima, la pharmacienne d’en bas de chez elle. Ramla est vite fascinée par cette femme éprise d’indépendance. « Mes...

parents lui louaient un local. Je la guettais avant de rentrer chez nous. Je l’écoutais parfois expliquer aux patients les posologies des médicaments. » C’est grâce à elle qu’elle passe son permis de conduire. « À l’époque, dans mon village, les gens qui savaient conduire se comptaient sur les doigts de la main. » Très inspirée par Rima, elle indique donc « pharmacie » en premier choix pour l’université à l’issue de son bac.

Manque de chance (ou pas !), elle en est écartée, n’ayant que 14,62 au lieu des 15 sur 20 requis. Alors elle se tourne vers dentaire, qui venait en deuxième position avant médecine. « J’aimais le travail manuel. Et puis, Rima m’a encouragée… » Contrairement à son dentiste, qui « devait peu aimer son travail ! » Une question l’avait taraudée tout au long de ces séances chez son praticien (pour le traitement de dents surnuméraires) : comment un dentiste est-il capable de soigner une rage de dents sans prescrire de médicament ?

Études dentaires : ses plus belles années

Ses études s’avèrent à la hauteur de ses expectatives. Ce sont ses « plus belles années », malgré le climat hostile en Algérie, teinté de terrorisme. Elle loge chez ses grands-parents à Constantine. Au bout de six ans, elle décroche son diplôme et un professeur lui propose l’internat en parodontologie. Elle renonce, préférant rejoindre son mari en France, photographe français d’origine algérienne. « C’était la bonne personne alors je ne regrette pas ! » Cap sur Chalon-sur-Saône (71), sa douceur de vivre et… l’épineux choix à faire afin de valider son diplôme : repasser la première année de médecine ou bien se présenter au concours d’équivalence, extrêmement sélectif.

Elle opte pour l’inscription en fac de médecine, envoie dans le même temps des lettres de motivation aux centres de soins de Lyon, pour des stages d’observation, puis tombe enceinte… Facile de concevoir alors pourquoi elle rate sa première année. Elle cherche alors un travail en intérim, trouve un poste dans une fabrique de machines à laver. Le job d’été se prolonge deux mois, trois mois… six ans. Elle est prise dans l’engrenage. En 2008 naît sa deuxième fille. Elle suit toutefois des formations Word, Excel, jusqu’à celle de secrétariat médical. Quand elle la termine et retourne à l’usine, la jeune femme se dit qu’elle ne peut pas continuer comme ça. « Le monde médical, j’y pensais tous les jours. » Elle postule alors en tant qu’assistante dentaire sur « Abcdent ».

Au conseil de l’Ordre, on lui assure qu’aucun cabinet ne voudra engager une dentiste comme assistante. Pourtant, un praticien qui en cherchait deux, une pour lui, une pour sa collaboratrice, lui répond immédiatement. C’est comme ça qu’elle fait la connaissance du Dr Marie Clément, avec qui elle travaille deux jours par semaine, avant d’obtenir son contrat de qualification. « Je n’avais jamais l’impression d’être limitée aux tâches simples », raconte Ramla avec pudeur. « Notre relation fut fusionnelle dès le départ », tranche Marie Clément.

Un projet à deux

Son intégration en France avait été difficile : « J’étais une autre personne, je me sentais privée de ma liberté. » Mais à force de travail, et de cours de français (notamment prodigués par la mère de Marie Clément), elle se sent plus en sécurité. Alors, quand le Dr Clément décide en 2015 de monter son propre cabinet, elle inclut complètement son assistante dans le projet. « Pour moi, ce n’est pas mon mais NOTRE cabinet. Ramla a participé à toute l’ergonomie, en concevant avec moi le parcours du patient. Elle m’a donné d’excellentes idées », explique la praticienne.

La première année, le Dr Clément ne se paie que peu. « Cela faisait partie de mon business plan. Je savais qu’au début, le peu de patients et les prêts à rembourser ne me le permettraient pas. Mon objectif à court terme était d’offrir un salaire décent à Ramla ; et pouvoir l’augmenter rapidement. C’est ce qui s’est passé. » Aujourd’hui, son salaire est un peu plus élevé que celui d’une assistante dentaire. « Pas parce qu’elle est dentiste, mais parce qu’elle est Ramla, tout simplement. Elle m’est indispensable et je veux qu’elle se sente bien à mes côtés. »

Leurs vies personnelles aussi s’entremêlent. Les dix années qui les séparent font que Ramla, mère de deux filles, conseille Marie pour ses trois enfants. Mais si dans l’intimité, elles se tutoient, impossible pour Ramla d’en faire autant devant les patients, ni même de l’appeler par son prénom. Au cabinet, son amie reste « le Dr Clément ».

En 2019, Marie Clément recrute une manager de cabinet. « Nous avons fait appel à un cabinet de recrutement qui a bien pris en compte nos personnalités. Suite à une mauvaise expérience vécue précédemment, Ramla redoutait l’arrivée d’une nouvelle recrue. Mais après des mois à flux tendu, il était devenu indispensable de partager cette charge. Tout se passe au mieux maintenant. » « Cécile vient d’un milieu complètement différent. Avec sa simplicité, son dynamisme et sa volonté de toujours vouloir progresser, je suis très heureuse de l’avoir à mes côtés pour travailler, se réjouit Ramla. Elle arrive à mettre les patients en confiance et a su très vite leur donner des précisions sur les soins. »

Depuis son arrivée en France il y a plus de quinze ans, on sent que l’oiseau en cage s’est mû en poisson dans l’eau. Sa passion pour la dentisterie semble s’être décuplée, non seulement du fait de l’harmonieuse entente au sein du cabinet, mais aussi grâce à l’activité de dentisterie esthétique qu’elles y pratiquent. Le jour où elles ont traité une patiente atteinte d’amélogénèse imparfaite avec le prothésiste Sébastien Mosconi reste un souvenir « magique » pour Ramla. « Pouvoir remplacer vingt-quatre dents par ce que je considère de véritables perles… C’est éblouissant, une vraie joaillerie ! »

Ramla aime également beaucoup aider Marie dans son activité d’enseignement. Au cabinet, il y a une salle de formation équipée avec huit postes « têtes fantôme » comme à la fac. Ramla est en charge de cette partie « organisation » de la clinique pour les praticiens qui viennent assister aux formations DCO que le Dr Clément dispense sur la dentisterie esthétique. Elle leur montre par exemple comment réaliser les clés en silicone pour faire les mock-up.

Et maintenant ?

Pour Ramla Ghazi, valider son diplôme de dentiste en France reste un rêve, inaccessible. « Je sais que je n’ai aucune chance. Mais je veux le faire pour ne pas avoir de regrets. » Au cabinet, on la pousse à passer le concours, ses deux collègues lui ont même commandé les manuels. Les épreuves étaient initialement prévues le 13 novembre 2020, puis repoussées en raison du deuxième confinement. Mais quand le moment arrivera, elle sera prête. Et si des quatre cents candidats qui se présentent au concours, Ramla Ghazi figurait parmi les deux seuls lauréats, que se passerait-il ? « Je suis partout le Dr Clément, sans me poser de question, affirme Ramla Ghazi. Au cabinet, à Aix-en-Provence pour les formations Digital Smile Design (DSD), ou jusqu’en Suisse pour apprendre avec le Dr David Gerdolle. Alors quoiqu’il arrive, je resterai avec elle. » Une décision que rien ni personne ne semble pouvoir remettre en cause.

Ses conseils aux praticiens

  • Le respect de l’assistante.
    « Pour réaliser un travail de qualité, elle doit se sentir en sécurité. La confiance, elle aussi, doit être instaurée dès le départ », estime Ramla Ghazi
  • Mettre en place des protocoles.
    « Expliquer le soin en amont et avec le maximum de détails (déroulé, matériel à installer…) fera qu’il se passera dans les meilleures conditions possibles », insiste-t-elle. « Le praticien doit prendre le temps de former son assistante sur le sens de chaque acte, renchérit le Dr Marie Clément. Pour qu’en cas de grain de sable, elle comprenne et puisse réagir au plus vite ».
  • Une communication saine, donc franche, au sein de toute l’équipe.
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