Depuis que les armes à feu existent, on a demandé aux hommes d’avoir de bonnes dents : sans incisive devant, ils ne pouvaient pas déchirer les cartouches de poudre à tasser dans le canon des fusils avant d’y introduire la balle meurtrière. Par conséquent, ceux dépourvus d’incisive(s) supérieure(s) étaient réformés automatiquement. Pour information, un espace entre les incisives supérieures est appelé communément un « diastème ». De nombreuses célébrités en ont un. C’est le cas notamment de Yannick Noah ou...

encore de Vanessa Paradis. On dit de ces personnalités qu’elles « ont les dents du bonheur ». Cette expression tire son origine de l’épopée napoléonienne.

Pour s’engager dans la Grande Armée, il était impératif que les soldats aient des incisives en parfait état. Car ils devaient ouvrir leur poudrière avec les dents afin de charger, puis de recharger leur fusil qu’ils devaient tenir à deux mains. Tous ceux qui avaient des dents écartées, ou absentes, étaient alors réformés, car inaptes au combat, ce qui évidemment ne manquait pas de contribuer à « leur plus grand bonheur »…

Plus sérieusement, l’instruction générale sur la conscription du 1er novembre 1811, dans son article 176, présente deux tableaux de motifs médicaux susceptibles d’aboutir à l’exemption du conscrit. Dans ceux du deuxième tableau, figure « la perte des dents incisives ». Mais, le premier texte fixant les causes de réforme en vigueur dans les armées de la République a été écrit par le Conseil de santé à la demande de la Convention, le 15 brumaire an II (automne 1793). Il comprend 17 motifs possibles.

Le troisième est : « le défaut des dents incisives et canines », car « on ne peut déchirer la cartouche (de poudre). » Face à la recrudescence des campagnes, les blessés et les morts abondent. Il faut recruter. Le pays et sa population se lassent de tous ces combats. « Les réfractaires étaient de plus en plus nombreux. Des jeunes gens allaient jusqu’à se faire arracher toutes les dents (…) pour échapper à la conscription. »

Le 13 avril 1809, Napoléon signe le décret visant à la formation de dix compagnies dénommées « compagnies d’infirmiers d’hôpitaux » ou « compagnies de soldats d’ambulance ». Cette démarche est d’abord l’œuvre de Percy, chirurgien en chef de la Grande Armée jusqu’en 1808, qui a rédigé le projet. Vient l’heure du recrutement. Qui pour servir ces compagnies nouvellement créées ? Les retraités évidemment, mais aussi des réformés. Le 27 mai 1809, les inspecteurs de santé, d’une lettre signée par Coste, premier médecin de la Grande Armée de 1803 à 1807, précisent au directoire central des hôpitaux militaires la liste des infirmités « qui ne permettent pas d’être soldat, mais permettent d’être infirmier ». « Celui qui est privé de dents incisives et canines, s’il n’est pas scorbutique, peut » en fait partie. Les « dents du bonheur » ne permettront donc pas de prendre les armes et de combattre, mais n’empêcheront plus d’aller au front pour aider la Grande Armée. Cette lettre est homologuée par une note ministérielle le 13 septembre 1809. En dépit de ce renfort inédit, ces régiments subiront, comme tant d’autres, l’hécatombe du froid hivernal lors de la campagne de Russie.

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