Parachutisme, moto ou speed riding. Le Dr Louin aime les sensations fortes et le dépassement de soi. « Je m’impose de sortir de ma zone de confort, je refuse de me reposer sur des acquis », clame-t-elle d’emblée. Préparation, maîtrise des risques ou évaluation de sa performance, le Olivia Louin envisage sa carrière comme elle appréhende ses sports favoris, « avec rigueur et passion ». Sans surprise, son tempérament énergique l’a conduite vers une activité libérale, « aux possibilités immenses ».

La praticienne quadragénaire aime les challenges et s’épanouit dans son quotidien, même si elle ne minimise pas les difficultés à mener de front plusieurs entreprises. D’abord, celle de son cabinet d’orthodontie, « sans aucune compétence acquise à la faculté en matière de management, de comptabilité ou de communication ». Celle de sa vie privée ensuite, « j’ai trois enfants, mon mari travaille aussi. Sans son aide, mon développement professionnel serait impossible. Le stress reste constant, ce métier exige beaucoup d’énergie ».

Et d’anticipation, pourrions-nous ajouter. En la matière, le Dr Louin excelle. Elle a été proactive en proposant le rachat de la quincaillerie qui faisait face à son premier cabinet de 80 m2, ouvert quatre ans plus tôt. « Je voulais déménager pour trouver un local plus grand tout en restant à Chatou… bref une mission compliquée. Une dame âgée tenait la boutique que je voyais depuis ma fenêtre. Je pressentais son départ à la retraite, alors je lui ai fait une offre. » La propriétaire, très attachée à son commerce refuse d’abord, hésite, puis accepte finalement en juin 2018.

Le nouveau cabinet 

Voilà donc Olivia Louin lancée dans une nouvelle entreprise. Elle doit reconfigurer entièrement le local de 160 m² qu’elle vient d’acquérir pour 550 000 €. Pour créer le cabinet de ses rêves, elle se donne les moyens. Financiers d’abord, en allouant un budget de 350 000 € pour les travaux d’aménagement.

Humains ensuite, en s’entourant de professionnels compétents à commencer par Philip Race, un architecte spécialisé dans la conception de cabinet dentaire, et la société Medikality qui accompagne des praticiens dans leur projet de création ou de rénovation. « Je n’ai jamais eu la prétention...

d’être meilleure ou plus inspirée que les experts. Je savais ce que je voulais : un cocon qui ne soit pas soumis au stress de l’extérieur. Je visualisais de grands volumes avec une belle hauteur sous plafond qui inspirent un sentiment de propreté. J’ai donc opté pour des murs blancs avec quelques couleurs vives. »

En juillet 2019, après six mois de travaux, le cabinet ouvre ses portes et Olivia reçoit son premier patient. Elle comprend dès ce premier rendez-vous que la structure correspond à ses attentes : elle y ressent une bonne énergie, les flux de patients et du personnel ont été intelligemment pensés, l’ergonomie de son poste de travail est optimale… et le temps semble être suspendu.

cabinet du dr louin
Les assistantes sont polyvalentes et investies dans leurs missions,
notre praticienne tient à conserver une ambiance apaisée dans sa structure.

L’orthodontie de demain 

L’architecte du cabinet accorde une place importante au laboratoire. Pour Olivia, cet espace va prendre une importance majeure dans les années à venir. Déjà équipée d’un système d’imagerie iTero Element et d’une panoramique Kavo, elle va prochainement investir dans une imprimante 3D pour disposer au sein de son cabinet d’une chaîne numérique complète. « Nous proposons aujourd’hui des plans de traitement composés de plusieurs techniques. Les gouttières sont des outils formidables, mais il faut souvent les associer à des auxiliaires. Chaque étape du soin peut donc être optimisée par l’emploi d’une approche spécifique, nous devons donc toutes les maîtriser pour gagner en précision et réduire les durées de traitement. »

Concernant les enfants, Olivia ne leur propose pas de gouttière, elle estime qu’elles imposent une rigueur et une discipline difficiles à respecter chez les très jeunes patients.

Pour notre praticienne, qui reçoit 15 % de public adulte, l’orthodontie de demain sera également centrée autour de la santé : « La considération pour l’esthétique a pris une part considérable, mais en tant que spécialistes, nous devons continuer à avoir une approche globale et médicale de la discipline. Face à la multiplication des offres d’aligneurs par des praticiens ou des techniciens plus ou moins compétents, les patients vont bientôt comprendre que cette discipline n’est pas sans risque et que les orthodontistes en sont les spécialistes. Nous sommes “Docteurs”, nous nous levons le matin dans le but de soigner des dysfonctionnements pas seulement pour aligner des incisives. »

assistantes cabinet dr louin
Les assistantes font preuve de vigilance sur les règles d’asepsie, de stérilisation et de traçabilité.

Un cabinet « responsable » 

Un cabinet « responsable » ? Que signifie cette appellation ? A minima, de considérer également son activité en dehors des murs de son cabinet. Écologiquement, quel est son impact ? Lors de son déménagement, Olivia a revu son organisation pour supprimer (au maximum) l’usage du papier. Pour parvenir à cet objectif, elle s’est appuyée sur les outils numériques. Une borne d’accueil permet aux patients de s’enregistrer dès qu’ils ont passé la porte d’entrée, des tablettes les invitent à signer leurs documents et les devis peuvent être envoyés via les messageries électroniques. « Il reste encore du chemin à faire. Par exemple, comme je suis rigoureuse sur les règles d’asepsie, de stérilisation et de traçabilité, je dois emballer tous mes instruments dans des sachets… Cela me pose problème, mais il n’y a pour le moment aucune alternative. »

Une autre forme de responsabilité consiste à rendre accessible son cabinet à tous et notamment aux personnes à mobilité réduite (PMR). Maman de trois enfants, notre spécialiste se réjouit de voir les établissements médicaux se mettre en conformité. Situé en rez-de-chaussée et à proximité de plusieurs écoles, son cabinet propose une rampe d’accès qui satisfait également les parents qui ont une poussette. « Nos prises en charge de plus en plus précoces nous conduisent à recevoir des enfants de cinq ou six ans avec leur petit frère encore en poussette. Je connais personnellement cette galère et je suis ravie de rendre l’accès plus facile aux familles », se félicite-t-elle.

Le Dr Louin se fait épauler par ses assistantes
Le Dr Louin se fait épauler au fauteuil par ses assistantes. Leur organisation permet de ne pas perdre de temps entre deux patients.

La gestion du personnel 

Le cabinet dispose actuellement de quatre fauteuils (deux Planmeca et deux Tecnodent) mais possède des espaces supplémentaires pour aménager une nouvelle salle de consultation. Ces travaux commenceront le jour où le Dr Louin observera que son entreprise fait face à une demande de rendez-vous qu’elle ne parvient plus à absorber.

« Tout est prévu pour une future collaboration voire une association, dans quelques années l’activité de mon cabinet me poussera à franchir le pas », acte Olivia, qui est pour le moment entourée de trois assistantes. Notre spécialiste pointe les difficultés liées au recrutement. Les assistantes ont conscience d’être fortement demandées, alors elles n’hésitent pas à changer d’employeur en fonction de leur parcours de vie.

Pour ses entretiens d’embauche, le Dr Louin observe les aptitudes sociales de ses candidates comme la courtoisie ou la politesse, mais aussi leur capacité à s’exprimer correctement à l’oral et à l’écrit sans multiplier les fautes d’orthographe. « J’ai par exemple reçu une ancienne vendeuse qui avait récemment validé un diplôme d’assistante dentaire. Son profil m’a séduit car elle savait donc rester debout plusieurs heures, garder son calme face à des clients mécontents, être accueillante, faire preuve d’initiative, etc. Les compétences liées à leurs missions dans les cabinets sont plus rapides à acquérir que ces aptitudes sociales. »

Dr Louin s'occupant d'une patiente
Pour le Dr Louin, même si la considération pour l’esthétique prend une part considérable, l’orthodontie de demain sera centrée autour de la santé.

Les défis à relever 

Notre praticienne n’est pas très anxieuse quant à l’avenir de la profession. Elle constate que tous les traitements proposés par des concurrents venus d’un autre parcours universitaire que celui des spécialistes, ou par les centres dentaires dits « low-cost », sont de moins bonne qualité que ceux des orthodontistes spécialistes. « Quand je vois qu’avec notre expertise, notre formation et notre matériel moderne, nous faisons parfois face à des récidives, je m’interroge sur les résultats des autres… », remarque Olivia Louin.

Elle est donc persuadée qu’à terme, la mauvaise réputation des centres dentaires va les rattraper et « les patients vont finir par être mécontents ». D’autant que les différences de tarifs ne sont pas majeures. À proximité de chez elle, un centre dit « low-cost » propose le semestre d’orthodontie classique à 750 €, quand celui de son cabinet s’élève à 850 €, « avec un niveau de prise en charge incomparable ! C’est donc aussi un travail de communication que nous devons réaliser ».

Pour cette dernière mission, le Dr Louin estime que les syndicats ont un rôle à jouer en informant clairement les patients des compétences de chacun, notamment entre un orthodontiste et un omnipraticien. « Ces instances ont également un travail à accomplir auprès des plateformes de rendez-vous en ligne qui génèrent des confusions. Il suffit aux internautes de taper “orthodontiste” ou “alignement dentaire invisible”, pour qu’apparaisse une liste de praticiens sans plus de précisions. Ce n’est pas normal, cela ne participe pas au consentement éclairé que tous les professionnels de santé doivent à leurs patients, décliner précisément son identité et ses compétences devrait être obligatoire. »

Le parcours

Une chose est certaine, Olivia Louin a toujours souhaité être à la tête de son
entreprise : « J’aime le côté entrepreneurial du métier même si notre formation ne nous y prépare pas ». Bonne élève, elle se projette dans une profession étroitement liée à la santé. En 1997, elle entre à la faculté de chirurgie-dentaire de Montrouge, en sort diplômée en 2002 et s’octroie une année sabbatique avant de soutenir sa thèse en 2004 sur la résistance aux antibiotiques.

Elle accepte alors des collaborations et des remplacements en tant que chirurgien-dentiste qui lui offrent deux enseignements majeurs. Premièrement : son peu d’intérêt pour les prothèses « et, quand on est dentiste, pour gagner sa vie, mieux vaut aimer en faire… ». Deuxièmement, son affinité pour la pédodontie mais aussi ses limites. Elle décide en 2006 d’intégrer le CECSMO… En 2007, les portes de la spécialité s’ouvrent à elle.

Une installation à Chatou

Parallèlement à ce nouveau cycle d’études, elle travaille dans deux univers différents : un centre municipal comme salariée et un cabinet libéral. Le Dr Louin découvre alors deux statuts, « personnellement, je pense qu’effectuer sa carrière dans une structure publique doit être sclérosant ». En 2013, elle trouve un cabinet à racheter à Chatou occupé par deux praticiens. Le premier cède sa place à Olivia qui devient collaboratrice du second.

Ce dernier prend sa retraite en 2016, le Dr Louin rachète l’entreprise et peut réellement commencer à la remodeler à son image. « Ce cabinet avait un bon potentiel, son architecture correspondait davantage à l’exercice d’un seul praticien. J’y suis restée le temps de me constituer une patientèle et de me faire un nom dans cette commune exigeante qui compte beaucoup de spécialistes dans mon secteur géographique. »

En 2019, après six mois de travaux, elle déménage dans un local situé dans la même rue.

Demain des imprimantes 3D dans tous les cabinets ?

Le Dr Louin est équipé du nouveau système d’imagerie iTero Element. Elle envisage d’investir prochainement dans une imprimante 3D pour disposer, au sein de son cabinet, d’une chaîne numérique complète. « L’idée consiste à développer mon laboratoire grâce aux nouvelles technologies, elles nous tendent les bras et c’est le sens de l’histoire. Cela me permettra de simplifier mes traitements et de définitivement abandonner le plâtre. Par ailleurs, je souhaite gagner de l’indépendance pour la fabrication de mes gouttières. »

Olivia constate que plusieurs logiciels informatiques lui offrent la possibilité de simuler des traitements complexes. « Pour n’en citer qu’un, 3Shape Ortho Analyzer, permet d’élaborer son set-up puis la fabrication des gouttières d’alignement ou de contention en générant des fichiers au format “.stl” propre aux imprimantes 3D », détaille-t-elle. Pour la spécialiste, cet équipement va se généraliser dans les cabinets d’orthodontie qui anticipent l’avenir, « nous avons l’expertise et nous voulons rester maîtres des traitements que l’on propose. Si nous ne le faisons pas, qui le fera pour nous ? Qui défendra la profession ? ».


Questions À Philip Race 

Portrait de Philippe Race

Fort de plus de 25 ans d’expérience, Philip Race, architecte spécialisé dans la conception de cabinets d’orthodontie, a répondu à nos questions.

« Un cabinet doit s’envisager en considérant ses flux »

Observez-vous une nouvelle tendance ?

Le développement des outils technologiques a une influence directe sur l’architecture des cabinets. Les laboratoires sont devenus de véritables centres de production que les praticiens veulent valoriser. Quelques années en arrière, les espaces dédiés à la stérilisation étaient davantage mis en valeur, c’est le signe que l’orthodontie a fortement évolué.

Comment appréhendez-vous les cabinets d’orthodontie ?

Chaque praticien a son organisation qu’il faut respecter afin de l’optimiser. Mais d’une manière générale, un cabinet doit s’envisager en considérant ses flux et notamment celui de ses patients. Ce dernier n’est pas linéaire en fonction des jours et des horaires, il faut donc parvenir à s’adapter. La salle d’attente doit être « respirante », c’est-à-dire en capacité de se gonfler puis de se rétracter en fonction de la fréquentation par exemple en utilisant des strapontins qui se déplient temporairement. J’accorde également de l’importance à l’ergonomie et la posturologie. C’est un travail invisible qui a un impact direct sur le bien-être des praticiens et des employés du cabinet.

Comment travaillez-vous avec vos clients ?
Avant toute chose, je m’intéresse aux données spatiales du bâtiment. Puis je confronte les souhaits du praticien avec les possibilités du local. Mon rôle est aussi de dire ce qui n’est pas possible dans un espace donné. Très vite, je travaille avec le fournisseur de matériel qui est un partenaire principal. Je fais toujours plusieurs propositions d’aménagement en fonction de l’organisation de la structure. Je pousse mes clients à se projeter, à visualiser leur exercice dans le futur cabinet. J’aime répéter qu’en définitive, l’objectif est de parvenir au meilleur compromis.

Cet article est réservé aux abonnés.