« En réalité, l’orthodontie est un prétexte pour rencontrer des gens. » Le fil rouge de la carrière du Dr Patrice Boy a toujours été le même : l’échange avec les autres. En premier lieu avec les patients bien entendu. C’est avec leur confiance que se construit un cabinet, c’est avec leur méfiance que tout peut s’écrouler. « Et puis il y a les gens avec qui on travaille. Ses associés, ses assistantes, ses secrétaires, ses prothésistes, etc. Je m’appuie sur leurs qualités pour élever mon niveau de compétence. Sans eux, je ne suis rien. »

Autour du groupe de personnes qui vous accompagne, les murs du cabinet forment le théâtre de votre quotidien. Les multiples déménagements du Dr Boy lui ont enseigné l’importance « de l’esprit de lieu ». Au-delà de la personnalité et du tempérament de l’orthodontiste, l’atmosphère de la structure crée en partie l’identité du praticien, « si vous souhaitez créer des conditions chaleureuses d’exercice où l’intimité a sa place, il est inutile de tenter une expérience dans une clinique dentaire… D’ailleurs les patients vous le feront comprendre. » Un épisode que Patrice a traversé.

Un (trop) beau cabinet

CECSMO fraîchement en poche (voir notre encadré « Parcours »), le Dr Boy décide de s’installer à Blagnac, qui ne compte à cette époque que deux orthodontistes pour 16 000 habitants, « il y avait une carte à jouer, je connaissais du monde et j’aime cette ville ». En 2003, Patrice retourne à la faculté pour vider son casier et clôturer son parcours universitaire. Il y rencontre une camarade de promo qui lui indique également vouloir s’installer à Blagnac… « Nous avons eu la même réaction, plutôt que de nous faire concurrence l’un face à l’autre, pourquoi ne pas s’associer. Assez rapidement nous avons trouvé une maison à vendre, celle d’un ancien prothésiste. Elle avait pour atout de disposer de cent places de parking et d’être située sur une route où circulent plus de 10 000 voitures par jour ! »

Les deux premières années, le binôme travaille sans effectuer de travaux de rénovation et de décoration, « il y avait encore la trace des anciens tableaux sur les murs ». Après seulement quelques mois d’ouverture, les résultats d’un bouche-à-oreille favorable se font sentir. Le chiffre d’affaires double chaque année durant quatre ans. Confiant le binôme s’investit massivement dans la structure. De 140 m2, le cabinet passe à 360 m2 et compte désormais dix fauteuils. Les associés recrutent du personnel notamment six assistantes et deux collaboratrices. « Notre organisation était totalement optimisée, nous réfléchissions en permanence aux leviers qui amélioreraient notre fonctionnement. Nous étions fiers de notre cabinet, peut-être un peu trop. »

« Au-delà de la personnalité et du tempérament de l’orthodontiste, l’atmosphère de la structure crée en partie l’identité du praticien. »

Retour à l’essentiel

En plus de ne pas gagner sa vie, Patrice s’ennuie « ce qui est...

peut-être pire ». Il s’inscrit au concours d’entrée du CECSMO en 1998. Il y accède en 2000, « une vraie satisfaction, j’ai toujours aimé cette spécialité mais quand j’étais encore à la fac d’odontologie les études me paraissaient trop longues ». L’une de ses professeurs lui propose un poste de collaborateur, « en acceptant je me suis amputé de tout ce que je savais en dentaire, je repartais à zéro en termes de pratique. Cette expérience professionnelle m’a donné la chance de rencontrer ma future épouse, Lætitia. Elle y était assistante. » Après une autre collaboration dans un cabinet du Tarn entre 2002 et 2004, le Dr Boy désire s’implanter durablement et investir dans des murs. Il retourne alors à Blagnac où il s’associe avec une ancienne camarade de promotion.

Parallèlement à l’extension du cabinet et à son embellissement, une petite musique de fond commence à résonner dans les larges couloirs. « Les patients se sentaient perdus, voire baladés, dans cette structure. À plusieurs reprises j’ai entendu des appréciations qui ne correspondaient pas aux services que je voulais offrir. “Quand on rentre, c’est un château” ou pire “ça fait usine…” Je ne parvenais pas à m’éloigner de ces commentaires, ils me peinaient profondément. »

Pris dans l’élan, Patrice poursuit son exercice jusqu’en 2018. Avec les années, des divergences commencent à séparer les associés qui envisagent désormais une rupture. « J’ai connu le beau cabinet, celui dont on rêve en début de carrière. Ça flatte l’ego, ça peut rendre riche aussi. Mais tout cela ne me suffisait pas, je ne cours pas après l’argent et je cherche l’estime dans le regard des autres pas dans l’image que renvoie un cabinet en or. »

Se pose désormais une question : déménager oui mais pour aller où ? Le Dr Boy visite une ancienne usine où tout est à refaire. « C’était grand, un potentiel immense, j’ai failli accepter. Mais après réflexion, j’ai compris que je tombais dans le même piège, celui de la démesure. J’ai donc abandonné ce projet avec pour ambition de trouver une structure à mon image. » Il fait alors l’acquisition d’anciens bureaux.

Une surface totale de 185 m2. Patrice y fait installer quatre fauteuils car il ne s’estime « pas encore vacciné contre les associations » et opte pour une décoration thématique liée à la ville de Blagnac : l’aéronautique. « Pour beaucoup, ce cabinet serait sans doute rempli d’inepties en termes d’ergonomie mais les patients s’y sentent bien et moi aussi. Aujourd’hui je n’entends plus “c’est un château ou une usine” mais “j’ai passé un bon moment, c’est comme à la maison”. Personnellement je préfère 1 000 fois ces appréciations ! »

« Notre organisation était totalement optimiste, nous étions fiers de notre cabinet, peut-être un peu trop.« 


Le Parcours

Patrice s’inscrit à la faculté de médecine de Toulouse en 1988. Il décide de poursuivre en dentaire « je suis précis et méticuleux, j’aime les choses bien faites. Et puis, à l’époque, je redoutais d’être régulièrement confronté à la mort. » Il obtient sa thèse en 1994. Avant cette consécration, le Dr Boy avait multiplié les expériences professionnelles pour découvrir toutes les facettes du métier, « en hôpital, dans les services de gériatrie, de psychiatrie, en campagne, en ville, etc. Je crois que je cherchais ma voie. »

Il entame alors deux collaborations. L’une dans un petit village à Villefranche-de-Lauragais, l’autre dans un quartier populaire de Toulouse, Le Mirail. « J’y suis resté 7 ans. 94 % de mes patients étaient titulaires de la CMU, j’ai pratiqué une dentisterie de première nécessité, nous affichions sans doute les tarifs les moins chers de la ville. J’ai appris quelques mots d’arabe et plus globalement, à composer avec les patients. Pour la gestion de mes rendez-vous j’ai dû gagner en souplesse. Dans ce quartier, il est impensable de demander une extrême rigueur sur les horaires avec la menace de griller son “joker retard”. Le praticien doit aussi s’adapter à son environnement social, autrement il ne joue pas son rôle en matière de santé publique.»

En plus de ne pas gagner sa vie, Patrice s’ennuie « ce qui est peut-être pire ». Il s’inscrit au concours d’entrée du CECSMO en 1998. Il y accède en 2000, «une vraie satisfaction, j’ai toujours aimé cette spécialité mais quand j’étais encore à la fac d’odontologie les études me paraissaient trop longues ».L’une de ses professeurs lui propose un poste de collaborateur, « en acceptant je me suis amputé de tout ce que je savais en dentaire, je repartais à zéro en termes de pratique. Cette expérience professionnelle m’a donné la chance de rencontrer ma future épouse, Lætitia. Elle y était assistante. »

Après une autre collaboration dans un cabinet du Tarn entre 2002 et 2004, le Dr Boy désire s’implanter durablement et investir dans des murs. Il retourne alors à Blagnac où il s’associe avec une ancienne camarade de promotion.


Une équipé soudée

« Je ne suis pas doué mais je travaille beaucoup. En matière de management c’est pareil, les années d’expérience m’ont beaucoup appris ». Aujourd’hui l’équipe du cabinet se compose de trois assistantes et un assistant. Chacun a pris la décision de suivre le Dr Boy lorsqu’il a quitté son ancienne structure en 2018. Christine est la plus expérimentée, elle est « une mère protectrice » pour les patients qui apprécient sa douceur.

Cécile est la dernière recrue, la plus jeune aussi, « elle a un super contact avec les adolescents, elle les comprend, parle de mode avec eux. C’est chouette de voir cette entente, elle apporte beaucoup de fraîcheur. » Bastien est le garçon de l’équipe. Sans surprise il occupe le terrain du sport, « c’est un reconverti, il ne vient pas du monde médical. Je suis câblé avec lui, parfois on me dit qu’il pourrait être mon fils spirituel. » Enfin, Laetitia dirige le cabinet. Elle fait le lien entre le praticien et les assistantes, « elle est parvenue à gagner notre confiance sans nous opposer, probablement car elle-même a été assistante ».

« J’ai connu le beau cabinet, celui dont on rêve en début de carrière. Ça flatte l’ego, ça peut rendre riche aussi. »

Patrice estime aujourd’hui « avoir la meilleure équipe depuis qu’il a commencé sa carrière ». Il apprécie leur entraide : « Par exemple comme chaque salarié est polyvalent, les journées s’effectuent avec des rotations aux différents postes. La stérilisation, le fauteuil ou le secrétariat. Mais lorsqu’une personne de l’équipe rencontre un souci personnel ou un coup de fatigue les autres s’organisent pour lui laisser la place de son choix. »

«Patrice estime aujourd’hui avoir la meilleure équipe depuis qu’il a commencé sa carrière. »

L’orthodontiste est bavard, il parle beaucoup, avec enthousiasme. Mais parfois, sa fougue l’emporte et il n’adopte pas le ton qu’il souhaiterait avec son personnel. « Je le regrette aussitôt, j’y repense beaucoup, le lendemain je reviens sur mes propos et présente mes excuses. » Pour améliorer ses compétences en management, il a suivi des formations en coaching personnalisé afin de mieux appréhender les autres mais aussi lui-même. « En 27 ans, j’ai fait plusieurs recrutements et je n’ai pas honte de dire que j’ai mangé des murs. J’ai appris de mes erreurs. J’ai compris que tout n’est pas analytique, je laisse une place à l’intuition. »

Une vie pro et privée confondue

Laetitia a un statut particulier. Elle est également l’épouse du Dr Boy, « nous nous sommes rencontrés en 2000 et mis en couple en 2015 ». Pendant quinze ans, le binôme a travaillé ensemble et chacun menait sa vie privée. « Oui c’est particulier, oui c’est sensible, mais ce n’est que du bonheur. J’ai parfois la sensation d’avoir attendu toute ma vie une relation amoureuse comme celle-ci. Au sein du cabinet, notre relation n’est pas que hiérarchique, dire l’inverse serait faux, certaines barrières émotionnelles sont très vite franchies. » 

Patrice et Laetitia n’ont pas eu d’enfant ensemble alors ils considèrent leur lieu de travail « comme leur bébé et le bichonne ». Au quotidien, la situation n’est pas taboue. Une seule configuration n’est plus envisageable : le couple réuni autour du fauteuil pour des soins. « Je ne suis pas l’aise dans cette situation, je préfère éviter. Avec les années, Laetitia épouse davantage les missions d’une directrice de cabinet. Nos structures sont devenues de véritables entreprises et ce poste tend à devenir indispensable. » 

Pour gagner la confiance du personnel, la manageuse assure l’anonymat de ses équipiers. Si l’un d’eux a une suggestion pour améliorer le fonctionnement du cabinet, il peut faire porter son idée par Laetitia. « Elle gardera le secret de sa source même si je lui demande des informations. Il y a très peu de cloisons et chacun parle franchement sans retenue. »


Du côté de Blagnac

Blagnac est située en Haute-Garonne et compte près de 25 000 habitants. Elle fait partie de la banlieue toulousaine dont le centre-ville est à 4,5 km à vol d’oiseau. Ses habitants sont surnommés les « Caouecs ». Au XXe siècle, Blagnac produisait jusqu’à 1 500 tonnes de carotte. Au petit matin, les maraîchers apportaient leurs récoltes aux marchés toulousains. Leurs carrioles étaient éclairées par deux lanternes, « on dirait des yeux de chouettes dans la nuit » disaient les Gascons. Chouette se disant « Caouecs».

Aéronautique

Blagnac est résolument tournée vers l’industrie aéronautique comme l’attestent notamment l’aéroport de Toulouse-Blagnac, le siège de la société Airbus et le musée aéronautique Aeroscopia. On compte également de nombreuses usines et de nombreux bureaux du groupe Airbus à Blagnac. Véritable coup d’accélérateur pour l’économie locale et régionale, la gigantesque usine d’assemblage (d’où sont notamment sortis les A380) est porteuse d’emplois et de stabilité sociale.

Place aux artistes

Artiste graffeur toulousains depuis plus de vingt-cinq ans, Big Daddy Moun a commencé à pratiquer son art dans la rue. Une partie de sa production récente réinterprète l’univers des comics en l’associant au graff. Il expose ses œuvres dans de nombreuses galeries et sa notoriété ne fait que croître. Dans le cabinet du Dr Boy, un mur est réservé aux artistes locaux, il est actuellement occupé par le grapheur toulousain.


Miser sur les forces douces

« Pour beaucoup, ce cabinet serait sans doute rempli d’inepties en termes d’ergonomie mais les patients s’y sentent bien et moi aussi. »

Le Dr Boy est un adepte de la technique de glissement optimisé. Depuis dix ans, après avoir eu des formations complémentaires avec les Drs Pierre-Jean Soulié et Michel Le Gall, notre praticien propose cette méthode aux adultes et aux enfants. « J’utilise des arcs droits Bio-Active avec des brackets autoligaturants distribués par GC Orthodontics, je crois aux forces douces. » En 2004, sa part de patientèle adulte était de 2 %, elle est aujourd’hui de 17 %.

Il présente en première intention des traitements vestibulaires, « le lingual n’est pas ma tasse de thé et j’ai des réserves sur les gouttières ». Pour lui, elles ne peuvent être employées efficacement que dans certains cas, notamment les plus simples. Il invite à relativiser l’argument massue de l’invisibilité. « D’abord car il faut souligner que les gouttières imposent une rigueur sans faille, contrairement à des bagues. Ensuite, car je rappelle aux patients qu’en vérité, esthétiquement, les bagues ne vont les déranger que le temps de quelques jours, puis ils les oublieront. » 

Par ailleurs le Dr Boy ne veut pas tomber dans la facilité de simplement scanner les mâchoires pour ensuite facturer des jeux de gouttières, « mais ne vous méprenez pas, je ne suis pas contre ce mode de traitement, d’ailleurs comme la technique n’appartient à aucune marque, nous imprimons nous-mêmes nos gouttières via notre laboratoire de prothèse partenaire. Elles sont plus épaisses entre 0,4 et 1,8 millimètre mais elles permettent de réduire le nombre de changements. Nous travaillons avec le logiciel de simulation Ortho Analyzer 3Shape ».

« Si des anciens patients viennent me voir pour des ajustements mineurs, je les invite à payer en tarte aux pommes et parfois certains jouent le jeu ! »

Au contact des patients

Parfois dans la salle de pause, les assistantes trouvent un gâteau à partager. Alors, elles se tournent vers Patrice et comprennent. « Si des anciens patients viennent me voir pour des ajustements mineurs, je ne facture pas le rendez-vous. Face à leur étonnement, je les invite à me payer en tarte aux pommes et parfois certains jouent le jeu ! » Ce qui ravit notre praticien en recherche permanente de contact humain. Depuis l’ouverture de son nouveau cabinet en 2018, il retrouve la joie de faire entrer les parents dans sa salle de soins. Il aime prendre le temps de vulgariser ses traitements, « en dessinant des schémas ou en parlant avec les mains » et ne se lasse jamais de répondre aux questions de ses interlocuteurs.

En dehors des murs de son cabinet, lorsqu’il croise des patients dans les rues de Blagnac, il ne détourne pas discrètement son chemin pour les éviter. « Le Patrice qu’ils connaissent en blouse blanche est le même que celui qui promène son chien en short le dimanche, je reste ouvert aux autres peu importe le contexte. » Parfois même, ce passionné d’aviation titulaire de son brevet de pilotage, propose à des enfants subjugués par la décoration de son cabinet de s’envoler avec lui dans le ciel de la Haute-Garonne. « C’est une joie partagée, eux accomplissent un rêve, moi je m’éclate en partageant ce moment. Il est bon de passer au-delà des cloisons sociales établies. Je sais que peu de confrères aiment côtoyer leurs patients en dehors de leur exercice, je ne me retrouve pas dans cette posture. »

En 27 ans de carrière, le Dr Boy a pu constater la plasticité du métier d’orthodontiste. Avec un même diplôme, les carrières restent plurielles et chacun dessine son propre cheminement. « Le piège est de se laisser embarquer dans une voie qui n’est pas la sienne. Il faut alors avoir du courage pour tout remettre en question. Aujourd’hui je suis fier d’avoir su, à deux reprises dans ma carrière, retrouver mon Nord. D’abord en reprenant mes études pour devenir orthodontiste. Puis en ayant laissé derrière moi un cabinet clinquant pour déménager dans une structure à mon image. Respectueuse et authentique. »


De la psychologie au cabinet

« Mon plus grand plaisir est de voir des enfants arriver terrorisés au cabinet et repartir avec le sourire. C’est aussi une partie de mon job. » Pour mieux appréhender ses patients, le Dr Boy a suivi une formation de graphothérapeute. Cette technique d’analyse de l’écriture permet de déduire des caractéristiques psychologiques de la personnalité d’un individu à partir de l’observation de son écriture manuscrite ou de dessins.

« Au cabinet, j’ai une pile d’images significatives, les enfants sont invités à les commenter ou les reproduire. Parfois je leur demande de dessiner un soleil, un personnage, une maison, un serpent et de l’eau. En fonction de leur production, je peux y déceler des conflits avec le père, la mère, le frère, etc. Je prends ces éléments en compte dans ma communication avec l’enfant, je n’appuie pas sur les fêlures, je compose avec. » Patrice partage également son analyse graphologique avec le parent accompagnant mais avec prudence. Il leur rappelle que l’étude doit en principe reposer sur plusieurs dessins échelonnés dans le temps « car si la mère vient de rouspéter son petit, son état émotionnel et psychologique du moment en sera modifié ».


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