L’orthodontie est une science en telle explosion que nombre des techniques ou méthodologies de traitement totalement légitimes dans les années 1990 sont devenues complètement obsolète, pointe le Dr Jean-Jacques Aknin, ancien chef du département d’orthodontie à la Faculté de Lyon.

Il a embrassé la révolution des appareils dentaires invisibles et a équipé le plateau technique de son cabinet de Paris XVIe d’appareils de radiographie numérique – « pour faire les téléradiographies du crâne et les radiographies panoramiques des maxillaires » et de cône beam – « utilisé dans le cadre de traitements chirurgicaux » -, mais aussi d’appareils à ultrasons au niveau des fauteuils, de turbines de dernière technologie ou encore de lampes à photopolymériser pour le collage.

« L’orthodontie d’aujourd’hui, ce sont aussi des empreintes numériques qui évitent au patient les empreintes à l’alginate provoquant parfois des nausées -, les techniques de traitement par aligneurs qui sont fabriqués par stéréolithographie, les nouveaux appareils d’orthodontie qui sont réalisés sur mesure pour chacune des dents de chacun des patients, etc. », explique le praticien. Pourquoi s’est-il intéressé aux NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) après trente années de pratique ?

« Ces technologies nous permettent notamment de proposer des traitements moins invasifs, de fixer les temps de traitement avec plus de précision, de prévisualiser les transformations des arcades dentaires… C’est devenu nécessaire pour accompagner les patients, de plus en plus informés, qui veulent « choisir leur sourire.»

Le Dr Dimitri Pascual est sur la même longueur d’onde. Les nouvelles technologies ont déjà fait évoluer sa pratique depuis son installation à Rodez il y a six ans. Elles lui ont notamment permis de mieux déterminer les choix thérapeutiques grâce à la possibilité de...

modéliser différentes options de traitement. «Cela a participé à l’amélioration de la communication avec les patients et a facilité leur acception des plans de traitement, puisque je peux désormais leur montrer sur l’ordinateur le résultat final avant même de commencer, ainsi que les contraintes et la durée selon les différentes options envisagées », explique celui qui a investi dans un cône beam, une caméra intra-orale, un scanner facial, une imprimante 3D et un enregistreur occlusal dynamique.

Le praticien apprécie aussi la meilleure observance des traitements depuis l’arrivée des NTIC et la possibilité de suivi rapproché avec le monitoring via smartphone. En effet, des applications mobiles permettent de capturer les mouvements des dents par l’intermédiaire d’une vidéo ou d’une série de photos que les patients peuvent prendre eux-mêmes et communiquer à l’orthodontiste. Un système d’alerte permet au praticien de surveiller le traitement, d’encourager son patient, de le remotiver pour l’hygiène ou le port des élastiques et d’accélérer une prise de rendez-vous en cas de difficulté. « Cela permet d’optimiser mon planning de consultation et de convoquer les patients uniquement quand cela est utile », précise le Dr Pascual.

Dans son ouvrage Le cabinet du XXIe siècle, Edmond Binhas assène que « faire appel aux nouvelles technologies montre aux patients qu’ils recevront une prise en charge de qualité ». Selon lui, « les cabinets technologiquement avancés bénéficient d’un avantage concurrentiel significatif ». Un constat partagé par le Dr David Couchat : « Quand ils entrent dans mon cabinet ultra-connecté, les patients apprécient la haute technologie déployée pour les prendre en charge. Je dirais même que notre succès réside en partie du fait que l’on a un scanner numérique. » Le secrétaire général du Syndicat Français des Spécialistes en Orthodontie a installé son cabinet à Marseille en 1992.

Il travaille avec la technique Invisalign depuis 2001 et teste de nombreux projets pilotes en orthodontie. Il a investi dans une imprimante 3D il y a deux ans pour imprimer directement en résine les empreintes qu’il réalise avec son scan numérique. « Certains confrères ne voient pas toujours l’utilité d’investir dans des techniques innovantes. Il est nécessaire de les motiver en leur expliquant par A + B que c’est dans l’intérêt du patient et qu’il faut évoluer avec son temps. » Ces outils lui permettent de mieux soigner, pour preuve : « Une patiente de 11 ans dont les incisives centrales n’étaient pas sorties est venue consulter. Sans équipement, un praticien aurait préconisé d’attendre. J’ai fait une radio 3D avec le cône beam, sur laquelle on a constaté que des dents surnuméraires empêchaient les autres dents de sortir et que, plus on attendrait, plus le problème serait important ! »

Se former pour une meilleure efficacité

« Il ne faut pas que les praticiens ratent le train en marche sinon il sera trop tard pour le rattraper ! », pointe le Dr Dimitri Pascual. Il admet que dans un premier temps, il faut être prêt à perdre plusieurs heures pour progresser sur les outils numériques pour améliorer la qualité de son travail in fine. Cela demande d’accepter de changer des habitudes souvent bien ancrées. « Il y a des praticiens qui sont persuadés que les techniques qu’ils utilisent sont bonnes, voire qu’elles sont les meilleures, car elles fonctionnent. C’est un tort, car il faut suivre l’évolution de notre profession et toujours se former », fait valoir le Dr Jean-Jacques Aknin. Selon lui, une fois que l’on a découvert ces nouvelles techniques, on se rend compte qu’elles rapportent en efficacité. En effet, depuis que le fondateur de l’École supérieure d’orthodontie s’est équipé, la demande de traitements de l’adulte s’est multipliée de façon exponentielle dans son cabinet parisien.

Un métier qui change

Peut-on craindre que toute cette technologie se substitue un jour au savoir-faire du praticien ? « C’est une question qu’on est en droit de se poser, pointe le dirigeant d’une entreprise proposant des services aux praticiens et aux laboratoires, mais il n’y a pas d’inquiétude à avoir : le  métier va évoluer. Grâce à l’utilisation des NTIC et de l’intelligence artificielle, l’orthodontiste va être conforté dans ses choix et ses protocoles mais je ne crois pas un instant que les gens feront “ bouger leurs dents “ tout seul. Tout cela reste du dispositif médical et je ne vois pas comment le praticien pourrait être exclu du jeu alors que son apport est fondamental ». C’est en effet un métier qui change : « Quand ils intègrent un scanner intra-oral dans leur cabinet, les orthodontistes n’abandonnent pas seulement le silicone ou l’alginate – et gagnent ainsi 7 fois plus de précision – : ils réorganisent l’ensemble du fonctionnement », affirme Sarah Badreddine, directrice générale de Nutislab, société qui conçoit des orthèses en 100 % numérique.

Elle est persuadée que d’ici cinq ans petits, moyens ou grands cabinets seront passés au numérique. « En effet, les orthodontistes équipés doivent mettre en place un nouveau flux et recevoir les patients d’une autre façon, en prenant dès le premier ou deuxième rendez-vous des photos et des radios, en montrant tout de suite le résultat en 3D, poursuit-elle. Ce sont des coûts d’acquisition importants certes, mais ces outils rentabilisent les process internes, d’autant que le fichier scanné est reproductible, car il est stocké numériquement sur un cloud, ce qui entraîne un gain d’espace dans le cabinet, moins d’erreurs d’imprécision, moins de problèmes d’envois, moins de détérioration des produits et un gain de temps. »

Pour le Dr Couchat, qu’une grande curiosité et « l’idée de pouvoir toujours apprendre », a poussé vers ces nouvelles technologies, il est évident que « les bases de l’orthodontie biomécaniques ne changeront pas. On déplace toujours les dents mais c’est la façon dont on le fait qui a et qui va continuer à changer. Mais attention, on pourrait comparer avec la Formule 1 : tout le monde sait conduire une voiture mais tout le monde ne sait pas piloter un bolide. Pour les technologies comme la pratique de l’orthodontie par aligneur, il y a ceux qui les maîtrisent et ceux qui ne savent pas. Il ne suffit pas de s’équiper, il faut se former, s’informer… ». Le Dr Aknin ajoute : « grâce aux nouvelles technologies, il y a moins d’erreurs humaines mais on ne remplacera pas l’habilité manuelle et la réflexion d’un orthodontiste. Celui-ci va devenir le chef d’orchestre de tous ces auxiliaires thérapeutiques innovants ».

En revanche, le métier des assistantes, des prestataires et des laboratoires de prothèses va sans nul doute connaître un chamboulement. « Notre laboratoire ne ressemble plus du tout à un labo traditionnel, témoigne Sarah Badreddine de Nutislab. Nos locaux comprennent une série d’imprimantes de production et d’imprimantes bio compatibles, avec des prothésistes et des ingénieurs qui travaillent ensemble. Nous n’embauchons plus de prothésistes à l’ancienne qui manipulent des matériaux nocifs, mais des salariés qui font de la CAO et qui optimisent nos produits, ainsi que des développeurs pour réfléchir aux orthèses de demain. »

Quel futur pour l’orthodontie ?

« Les évolutions actuelles font qu’une nouvelle population a désormais envie de suivre – et va suivre – des traitements orthodontiques, pointe le Dr Jean-Jacques Aknin. Pas seulement parce que nous sommes dans une société de l’image, symbolisée par le « selfie », et que les gens sont plus conscients de petites anomalies, mais aussi parce que ces types de traitements sont plus accessibles. » Selon lui, c’est une excellente nouvelle pour les services rendus à la Santé Publique par la profession – puisque les soins orthodontiques permettent de prévenir les caries, les maladies parodontales, les dysfonctions occlusales et les pertes d’unités dentaires – et pour les débouchés économiques de celle-ci.

Le futur, annonce le praticien, c’est donc que de plus en plus de personnes auront des dents bien alignées : « L’orthodontie de demain permettra des repositionnements dentaires qui seront tous informatisés et qui seront idéalisés et optimisés pour chaque patient.» Par ailleurs, il imagine que d’ici quelques années, « nous pourrons non plus commander du matériel orthodontique mais l’imprimer. On a commencé avec les moulages. Mais bientôt seront probablement disponibles les brackets en impression métallique». Il poursuit : «Je pense aussi à la gestion des cas assistée par ordinateur. Au fur et à mesure, ce seront de véritable GPS de traitement. Le big data et la capacité à accumuler les données scientifiques de milliers de cas permettront de réaliser des simulations de traitement ou de guider l’orthodontiste de façon plus précise et plus certaine sur la stabilité des résultats acquis. » Et de citer encore l’inclusion des nanotechnologies avec, pourquoi pas, des aligneurs de quelques microns pouvant être portés en permanence.

Un avatar patient complet

Dimitri Pascual imagine, quant à lui, que dans les années à venir, les nouvelles technologies permettront aux orthodontistes d’avoir un avatar patient complet : dents, os, muqueuse, langue, lèvres, visage, occlusions, articulations temporo-mandibulaires, voies aérodigestives supérieures, sur lequel on pourra étudier de manière dynamique les différentes options thérapeutiques.

Quant au Dr Couchat – il le sait pour collaborer au développement de logiciels de prédictibilité des mouvements des dents – il assure que les praticiens pourront faire des maquettes en 3D du plan de traitement, en visualisant une timeline très précise. « Cela se fait déjà aujourd’hui sur les couronnes des dents, mais le futur c’est que l’on pourra faire de même avec les racines avec des rapports de densité osseuses. » Il imagine aussi qu’il y aura une évolution des matériaux – « le plastique qu’on utilise actuellement peut s’abimer ». Surtout, selon lui, grâce aux  technologies futures, on parviendra à détecter les dents de plus en plus tôt et travailler avec des patients très jeunes, dès 6 ans.

Tous ces changements vont affecter la façon dont on pratique l’orthodontie et donc la façon dont on l’enseigne. « Nous avons complètement revu nos programmes d’enseignement à l’Ecole supérieure d’orthodontie pour préparer nos étudiants à ces révolutions en cours, témoigne le Dr Aknin. L’étudiant en orthodontie aujourd’hui se lance dans un domaine en pleine mutation qui va être palpitant à vivre. L’orthodontiste ne va pas être rendu obsolète. Certaines de ses connaissances oui. Et d’autres qui seront clés ne sont pas encore enseignées. C’est en anticipant ces changements qu’il pourra être au cœur de la révolution et bénéficier des merveilleuses mutations en cours ».

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